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Devoir de mémoire
 
BUKAVU, DEUX AN DÉJÀ
                                Par Jean Maguru Chinyema
"Lorsque la paix est basée sur un statu quo qui ne profite qu'aux méchants, elle ne vaut rien."
                      JAMES R. HOLMES
                            Professeur de stratégie à l'US Naval War College
 
"Nous avons longtemps dansé dans un marigot; à présent qu'il s'est tari, nous savons qui était crapaud et qui était grenouille."
                     PROVERBE AFRICAIN
 
 
 
Sommaire
1.   Avant-propos
2.   Contexte
3.   Signes précurseurs
4.   Objectifs
5.   Acteurs en présence
6.   Nature
7.   Déroulement
8.   La pasionaria de Nyawera
9.   Le marché de Nyawera, un enjeu stratégique
10. L'orgie
11. Le faux-frère
12. Les paramètres non-prévus
13. Les réactions
14. Les mystères de juin 2004
15. Le document troublant des Banyamulenge
16. Les non-dits
17. Bref profil des trois chefs de guerre en présence
18. Portrait psychologique des soldats agresseurs de Bukavu en juin 2004
19. Le bilan des pertes
20. Ville-symbole de la résistance
21. Les précédents de Bukavu
22. Tombeuse et faiseuse des mythes
23. Lorsque l'humour ne perd pas ses droits
24. L'épilogue
 
 
1. Avant-propos
 
    En l'absence de toute publication sur les événements de Bukavu de juin 2004, nous avons voulu, sans prétention aucune, revenir sur cette guerre. Par devoir de mémoire. En quelques points, en essayant de survoler brièvement tous les aspects mais bien sûr sans épuiser la question. Les Congolais et Bukaviens résidant à Bukavu au moment des faits peuvent trouver ce rappel sans grande utilité. Il est surtout destiné aux Congolais et Bukaviens établis ailleurs au Congo et dans la diaspora. Puisqu'il s'agit essentiellement d'un travail de reconstitution exécuté dans un bref délai, nous sollicitons d'avance l'indulgence des lecteurs pour toute faute ou toute incohérence, qu'il serait bon de signaler. Le mot "mutins" est ici employé de deux façons. Au début, c'est sans guillemets parce qu'il s'agissait bien des mutins. Mais, dans la deuxième phase de la guerre, les guillemets nous ont parus nécessaires parce que l'amalgame des soldats agresseurs, majoritairement composé d'étrangers venus de leur pays les jours précédents, alors que le conflit avait déjà commencé, ne pouvait en aucun cas justifier cette appellation. 
 
2. Contexte
 
    La Transition en RDC, qui impliquait une redistribution des cartes entre les divers acteurs de la politique nationale (forces belligérantes, partis politiques, société civile, etc.), dérangeait extrêmement les plans initiaux et les agendas cachés des commanditaires et des exécutants de la guerre dans ce pays. À part les avancées politiques significatives, une nouvelle mise en place dans les services publics, l'armée, les renseignements avait ôté (ou allait le faire) au Rcd le monopole qu'il détenait dans les régions de l'Est depuis 1996. Mais c'est surtout le changement à la tête de la 10ème région militaire et dans la police qui causait des insomnies aux dirigeants, sympathisants et troupes du RCD.
    La nomination du général Prosper Nabyolwa à ce poste leur était inadmissible, habitués qu'ils sont depuis 1996 à voir des Congolais faibles céder à toutes leurs caprices. Fils de la région, nationaliste, Nabyolwa avait de surcroit combattu certains d'entre eux en 1990 au Rwanda. Ayant obtenu l'éloignement de Nabyolwa après les sanglants événements au mois de février 2004, le RCD dut à nouveau déchanter car, Mbuza Mabe, le nouveau commandant, allait se révéler aussi loyal que son prédécesseur... Et pour couronner le tout, de nouveaux gouverneurs des provinces nommés par Kinshasa étaient sur le point d'être installés au mois de juin 2004. Il fallait donc agir vite. 
 
3. Signes précurseurs
 
    Dès avant le démarrage de la Transition, la rumeur prêtait au RCD l'intention de déclencher une troisième guerre, censée parachever la conquête des régions rétives du Kivu ou, plus tard, de reconquérir celles perdues par les nouvelles dispositions de la Transition. Mais, ô ironie, c'est par une manifestation supposée pleine de bonnes intentions que démarrera en réalité le processus qui aboutira aux événements de juin 2004. Le 31 décembre 2003, sous un soleil ardent, des associations religieuses venues du Rwanda et quelques autres oeuvrant au Sud Kivu organisent une messe de "réconciliation" entre les peuples rwandais et congolais à la place de l'Indépendance!    
    Parmi les participants, de nombreux officiels dont le gouverneur Xavier Ciribanya, qui, à l'instar des visiteurs rwandais, demande pardon à la population de la région pour tout le mal qu'ils ont commis à son encontre. Tout y passe: larmes, mots doux, promesses de paix. Toujours cette manie de chercher d'abord à endormir l'ennemi chaque fois avant de l'attaquer...
    Fin janvier-début février, des caches d'armes sont découvertes en plusieurs endroits de la ville. L'un des premiers à être pris la main dans le sac: Xavier Ciribanya!!! Les contrevenants résistent à un contrôle du général Nabyolwa et tirent sur son cortège. La MONUC s'interpose et, sous sa supervision, une mascarade de remise d'armes et de munitions illégalement détenues est organisée à la résidence du gouverneur.
    Le 21 février, découverte d'une deuxième cache d'armes à Nguba.
    Coupable, le major Kasongo est transféré à Kinshasa le lendemain 22 par Nabyolwa.
    Le 23, le RCD réagit très violemment et menace de quitter la Transition. À Bukavu, le colonel Jules Mutebusi trouve dans cet incident le prétexte tant recherché. Après avoir fait évacuer de la ville diverses personnalités de son mouvement (et pendant que la MONUC faisait de même avec Tambwe Mwamba alors en visite dans la ville!), il attaque à minuit la résidence de son supérieur Nabyolwa, qui échappe de justesse à la mort malgré le refus de la MONUC  de le secourir.
    Le 24 est publié un mémo des Congolais rwandophones dont les revendications, séparatistes, sont une véritable déclaration de la 3eme guerre.
    Le 25, d'autres caches d'armes, encore plus importantes, sont à leur tour découvertes à l'issue de nouvelles perquisitions dans diverses maisons à travers la ville. Apeuré, Kabila relaxe Kasongo et Mbuza Mabe prend, au pied levé, la place de Nabyolwa
    Le 6 mars, le journal pro-rwandais "Le Soft" écrit "qu'on cherche à évincer le RCD-G de la ville (de Bukavu) et de la province (du Sud Kivu)."  
    Le 23 mars, Mutebusi déplace les soldats Rcd de son ethnie de l'aéroport de Kavumu vers Nyabibwe et Mukinja.
    Le 25, le chef d'état-major Liwanga alerte, par deux lettres dans la même journée, Ondekane, ministre de la Défense, Azarias Ruberwa et le président Kabila sur une nouvelle rébellion en gestation au Kivu. Ondekane balaie ces inquiétudes, accuse même Liwanga de manque de clarté et, détail important, omet d'expédier cette correspondance compromettante pour son parti, le Rcd!    
    Le 26, une importante réunion se tient chez le frère de Ciribanya et réuni de nombreux officiers et quelques dirigeants du RCD. Dès le mois d'avril, Ciribanya n'est plus aperçu qu'en tenue militaire et se déplace beaucoup dans le périmètre Bukavu-Goma-Rwanda limitrophe.
    Le 16 avril, des militaires rwandais sont signalés dans la plaine de la Ruzizi. La Monuc réceptionne de l'armement lourd et des renforts d'effectifs.
    Mi-mai, des espions rwandais, munis d'une carte opérationnelle indiquant les lieux stratégiques militaires de la ville sont appréhendés par le service des renseignements et remis à la MONUC.
 
4. Objectifs
 
    La raison déclarée des assaillants était de "protéger" les membres de la communauté banyamulenge face à une imaginaire persécution de la part des éléments de la 10eme région militaire. Mais l'objectif caché et réel visait à retourner au statu quo ante en empêchant, par-delà l'installation d'un nouveau gouverneur de la province, le processus d'un retour du Sud Kivu dans le giron de Kinshasa. Une réaction aux changements de l'après Transition. Une stratégie pour se maintenir militairement au Kivu. D'autant plus que, courant mars, le FDRL, principal mouvement rwandais en exil, avait renoncé à la lutte armée, ôtant par là le prétexte d'occupation du Kivu...
      
5.  Acteurs en présence
 
       Mutins Mutebusi.................. 300 hommes
       Fardc.................................. pas d'estimations
       Renforts Nkunda.................. 4.000 hommes
       Renforts Apr........................ 2 bataillons ou plus (compris dans le total de Nkunda)
       Monuc................................ 500 hommes
       Éléments Mudundu 40......... pas d'estimations
       Combattants en civils........... pas d'estimations
 
6. Nature
 
    La guerre de mai-juin 2004 à Bukavu est une opération bizarre parce que pleine de paradoxes. Une drôle de guerre comme seule la région des Grands Lacs en a l'habitude depuis plus d'une décennie. C'est une mutinerie dans une région militaire, qui bénéficie des renforts en provenance simultanément d'une autre région militaire et d'un pays voisin, de la passivité -et, selon plusieurs sources, de la complicité- d'une force internationale prétendument d'interposition, ainsi que de l'apport d'une guérilla urbaine, très localisée il est vrai. Celle-ci est facilitée par un récent regroupement des Banyamulenge dans les quartiers Est de la ville, adossés au Rwanda (ceux justement d'où étaient partis les combats), et qui, par ce fait, leur en donnait le contrôle. 
    Elle est à la fois une guerre statique (combats à Nguba et dans le centre-ville), une guerre de mouvement (manoeuvres de Nkunda au Nord et Mutebusi dans sa réapparition au Sud) et, dans sa partie finale, une guerre d'usure, nécessitant donc d'une certaine échéance. Car le mouvement de Mutebusi dans la plaine de la Ruzizi, loin d'être un simple baroud d'honneur, est en réalité une tentative désespérée pour déplacer le lieu des affrontements tout en coupant Bukavu de ses approvisionnements.
    Elle est à la fois conventionnelle, avec des unités en uniforme identifiées dans l'armée et respectant les règles, et non-conventionnelle avec des milices et des civils armés ne le faisant pas. Elle procède à la fois de la stratégie du fait accompli et de celle de la tension. Par rapport aux précédentes guerres qu'a connue Bukavu, la ressemblance est surtout frappante avec la guerre de Schramme en 1967: une guerre exécutée en deux temps, après une petite interruption. Mais le parallèle se limite là.
 
7. Déroulement
 
    Tout commence le mercredi 26 mai dans l'après-midi lorsque des militaires banyamulenge sont empêchés de se rendre au Rwanda. Échange des tirs à Nguba, Muhumba et Nyawera pendant toute l'après-midi jusqu'au soir.
    Jeudi 27, le directeur de la province Mazambi critique à Radio Okapi l'action de Mbuza Mabe. Les hostilités reprennent, cette-fois dans toute la commune d'Ibanda. Le front se déplace du centre-ville vers la Grande poste et Nyawera. Début des viols. Des hélicoptères de la MONUC survolent la ville, des infiltrations rwandaises sont signalées.
 
À 16 heures, Mbuza Mabe contrattaque, met en débandade les hommes de Mutebusi que ses troupes acculent jusqu'à deux cent mètres de la frontière rwandaise. La MONUC s'interpose.
 
    Vendredi 28: une opération de ratissage est effectuée à Nguba.
    Samedi 29, un calme précaire détend les nerfs. Une délégation d'officiels congolais se rend à Kigali pour implorer Kagame de ne pas se mêler de l'affaire, qui est, selon eux "strictement congolaise." Une importante colonne de Nkunda est signalée à Kalehe, faisant mouvement vers Bukavu. Mbuza Mabe remet à la MONUC des prisonniers banyamulenge capturés au combat. Des renforts pour Nkunda en provenance du Rwanda sur le lac sont signalés.
    Le 31, stupeur: L'aéroport tombe aux mains de Nkunda!
    Le 1er juin, le ministre Gonda se rend à Bukavu afin de rassurer la population, pendant qu'une délégation du gouvernement, en route pour Bukavu, est bloquée à Goma par les autorités du RCD qui ne se sont pas gênés de laisser partir Nkunda et ses hommes.
    Mardi 1 juin, forcing de Nkunda au nord.         
    Mercredi 2 juin, tôt le matin, des tirs nourris d'armes automatiques et à l'arme lourde sont entendus dans toute la ville. Mbuza Mabe se replie sur Walungu. John Chabwine, un officier des Fardc, refuse de rejoindre Mbuza à Walungu et des habitants de La Botte diront plus tard l'avoir vu fêter au champagne la prise de la ville en compagnie de certaines notabilités de la ville.   
    Jeudi 3, ont lieu les massacres sélectifs et les viols, qui se poursuivront encore pendant deux jours. D'énormes manifestations ont lieu à Kinshasa et dans toutes les villes de la RDC.
    Samedi 5, la population de Bukavu est au bord de la révolte. Des rumeurs font état des préparatifs de contrattaque impliquant l'aviation de Kinshasa pour le mercredi 9.
    Dimanche 6, Laurent Nkunda quitte Bukavu à 10 heures, selon la MONUC. Des témoins affirment l’avoir vu prendre ses butins et s’éloigner de la ville.  Mais avant de partir, celui-ci  a confié à la Voix de l’Amérique qu’il formulait trois conditions avant de déclarer la fin de son mouvement: la nomination d’un nouveau gouverneur du Sud-Kivu, le remplacement de l’actuel commandant de la 10 région militaire, l’ouverture d’une enquête internationale sur les massacres des banyamulenge, par les soldats de la 10e région militaire sous le commandement de Félix Mbudja Mabe.
    Lundi 7, échange des tirs signalé à la périphérie sud de la ville, attribué par les observateurs à des accrochages entre les éléments de l'armée régulière envoyés en avant-garde pour préparer une reprise de la ville et des dissidents toujours sur place. Au cours de l'une de ses sorties médiatiques tapageuses, Nkunda affirme partir sans condition, parce qu’il se serait trompé et confesse, selon la Monuc, qu’il n’y a jamais eu de génocide contre les Tutsis rwandais vivant à Bukavu.  Quel volte-face! Aurait-il mené des enquêtes dans les 24 heures (de dimanche à lundi) pour constater que le ce pourquoi il s’était lancé contre la population de Bukavu n’avait aucun fondement ?  N’aurait-il pas une raison cachée au commun des mortels ? Pour en arriver à un tel revirement, il n'aurait pas fallu provoquer une telle tempête.
    Mardi 8, un ministre belge en visite à Kigali affirme sur une radio internationale que la guerre de Bukavu sera finie le lendemain. La reconquête de Panzi  par les troupes loyalistes commence. 
Dans cette dernière étape, les troupes de Mabe auraient été guidées par "Foka Mike", cousin de Kurengamuzimu et ancien du Mudundu 40 resté fidèle à Kinshasa, et qui allait se couvrir de gloire en reprenant et en tenant jusqu'au lendemain 9 la route Place Major Vangu-Ruzizi II. Entretemps, après des discussions avec les responsables onusiens, les "mutins" ont accepté d'être cantonnés sous le contrôle de la MONUC, en attendant qu'une délégation de Kinshasa arrive. En réalité, c'est pour occuper des points stratégiques en dehors de la ville: Bagira, Camp Saio, Camp TV et Kavumu. 
    Mbuza Mabe fait un retour triomphal dans Bukavu déserté par les agresseurs. Scènes de liesse populaire.   
    Ayant traversé la frontière le 8 juin, les mutins et agresseurs sous le commandement de Mutebusi réapparaissent deux jours plus trad à Kamanyola en plus grand nombre et avec plus d'équipements qu'à Bukavu!!! Mbuza Mabe donne alors la pleine mesure de son savoir-faire et après 4 jours d'intenses combats, Mutebusi décroche pour de bon.
 
8. La pasionaria de Nyawera
 
    En acculant les hommes de Mutebusi sur Nguba, les soldats congolais rencontrèrent, dans leur irrésistible avancée, un obstacle inattendu: un tireur solitaire, très bien entraîné et expérimenté au vu de sa prestation et qui, à partir d'une fenêtre à l'étage d'une maison des environs de la place Mulamba, arrosa copieusement le groupe d'avant-garde, freinant donc la progression des troupes loyalistes. Lorsqu'enfin ces derniers eurent raison de sa résistance, il s'avéra que c'était... une femme munyamulenge! D'où la thèse de la guérilla urbaine. D'autant plus que cette amazone n'était pas la seule dans ce cas. De nombreux élèves et étudiants fuyant les zones de combat ont rapporté avoir vu certains de leurs collègues de classe ou de faculté banyamulenge armés jusqu'aux dents, en tenue militaire ou non, sur les positions. 
 
9. Marché de Nyawera, un enjeu stratégique
 
    Les 26 et 28 mai, lorsque les combats faisaient rage dans la ville, le marché de Nyawera (depuis quelques années, l'endroit est appelé Place Munzihirwa) et ses environs immédiats furent l'objet d'une intense bataille et allait constituer la ligne de démarcation entre les belligérants. Mutebusi y établit une tête de pont, dans le sens d'une fixation des forces et d'une résistance accrue. Mbuza Mabe établit alors son QG à l'hôtel Bellevue, non loin du front. Les assaillants seront finalement délogés de cet endroit grâce, semble-t-il, à un stratagème des militaires des Fardc ayant été au service du RDC au tout début de sa rébellion. Comme ils l'avaient vu faire dans les rangs du mouvement rebelle, ces soldats se seraient introduits dans le dispositif ennemi, en passant par la vallée de la Mukukwe, pour attaquer par derrière les hommes de Mutebusi en empruntant l'avenue Hippodrome. Ce serait au cours de cette bataille que fut blessé le célèbre Éric Rurihombere, qui s'était illustré en 1998 en tuant les officiers katangais à l'aéroport de Kavumu.
    Le choix de cette place n'est pas un acte fortuit. Mutebusi était suffisamment intelligent (et ceux qui se cachaient derrière lui aussi) pour savoir qu'il s'exposerait dangereusement s'il avançait trop dans la ville, conscient qu'un assaillant peut être ainsi désorganisé. Mieux valait donc pour lui reculer un peu et s'en tenir à la partie qu'il était susceptible de contrôler le mieux puisque comptant une importante population de son ethnie. En mettant sa tête de pont en cet endroit, il bloquait en effet non seulement le reste de l'avenue Patrice Lumumba conduisant à Nguba mais aussi les avenues du Gouverneur, de la Résidence, de l'Hippodrome et la route qui mène au Camp Saio. De la sorte, il pouvait, comme Schramme 37 avant lui, se replier au Rwanda mais -nouveauté- recevoir du renfort et des approvisionnements sans problèmes.  
 
10. L'orgie
 
    Fidèles à leur réputation et afin de punir la ville de Bukavu qui leur a toujours résisté, les assaillants violent les femmes et les filles sur leur passage. Le coup d'envoi est donné avec deux expatriées œuvrant dans une Ong de la place. Le caractère systématique de l'opération dénote une planification minutieuse, sans doute impliquant la hiérarchie. Maison après maison, de scènes révoltantes et honteuses sont au fil des heures signalées dans toute la ville. La manière bestiale de l'opération est dénoncée. L'âge importe peu pour les insatiables violeurs: cela va de 4 à 70 ans!
    Les inciviques s'attachent à exécuter leur basse besogne devant les membres mâles des familles attaquées et ne tolèrent aucune résistance de la part de ces derniers. Parmi les hommes abattus froidement, nombreux le sont pour avoir tenté de s'opposer à l'horreur sous leur toit. Les méthodes ont pour but, non seulement de briser la résistance, de souiller et de décimer la population bukavienne mais aussi de l'humilier. Dans une maison, ils obligent l'infortuné mari à se coucher par terre et s'adonnent à leur vice après avoir forcé sa femme à s'étendre elle-même sur son époux... Dans une autre, ils intiment au malheureux chef de famille, après lui avoir fourré une grosse torche dans la main, l'ordre d'éclairer, comme il fait déjà nuit, la scène déshonorante. Un patriarche, assigné au salon de sa maison, doit subir impuissant la torture de voir ses trois jeunes filles violemment déflorées devant ses yeux. Il doit être hospitalisé d'urgence pour une forte hausse de sa tension artérielle et vit malade depuis.
    Dopés semble-t-il au viagra, les délinquants reviennent parfois, par sadisme, dans les maisons précédemment visitées, si bien que le lendemain de la prise de la ville, le 4 juin déjà, des colonnes des filles éperdues tentent de quitter la ville et se dirigent vers les quartiers périphériques ou même à la campagne. C'est aussi pour échapper à ces assauts répétés qu'une bonne partie de la population de la commune de Kadutu se réfugie à la paroisse Saint-François Xavier à Rukumbuka; que de nombreuses familles de Nyawera et Nguba prennent d'assaut le camp de la MONUC à Muhumba ou le collège Alfajiri.  
    On ne saura sans doute jamais toute l'étendue des forfaits commis dans ce domaine puisque seuls ceux commis dans la ville furent signalés ou en mesure de l'être. La culture de la contrée, à prédominance shie, étant trop pudique en matière de sexe, surtout en milieu rural, les paysannes préfèrent garder pour elles-mêmes leur honte. Pourtant, de nombreux témoignages firent état d'une vaste orgie dont les femmes et les filles de toute la campagne comprise entre Bukavu et Goma firent les frais au cours de nombreux jours que nécessita le passage des hommes de Nkunda, à l'aller comme au retour. 
    L'immense désordre à l'actif des assaillants ne se limita pas aux violences à caractère sexuelle. Pour assouvir leur haine, ceux-ci n'hésitaient pas à démolir ce qu'ils ne pouvaient emporter avec eux. Ainsi en fut-il du grand marché de Kadutu ignominieusement brûlé, du portrait de Mgr Munzihirwa arraché de la place qui porte son nom à Nyawera et jeté, des magasins inutilement saccagés. Le 3 juin, jour de la prise de la ville, une main anonyme avait écrit à la craie sur une pancarte à l'entrée du Collège Alfajiri:
 
"Tutatawala wa Mushi paka vile Yesu atarudiyaka!" (Nous regnerons sur les Bashi jusqu'au retour de Jesus Christ sur terre!) Ambiance...
 
    Un rapport de l'ONU de juillet 2004 affirme que "lors de l'offensive rebelle, certaines activités commerciales ainsi que des cibles politiques et financières à Bukavu ont été épargnées, sur ordres directs d'officiels rwandais."
 
11. Le faux-frère
 
    Jamais depuis la mort de Lumumba, les forces des Nations Unies n'avaient autant trahi la cause d'un pays que pendant les événements de Bukavu de mai-juin 2004. Le comportement de la mission onusienne, déjà suspecte lors de l'affaire des caches d'armes quelques mois plus tôt, va se révéler ici tout simplement honteux. Il se résume à ceci: les mutins attaquent, la Monuc observe; lorsque l'armée régulière est sur le point de bouter hors du territoire national les agresseurs, la Monuc s'interpose, en créant une zone-tampon! En cet après-midi du 27 mai, Mbuza Mabe se laisse persuader et abandonne ses positions à la MONUC en échange d'une promesse de désarmement des hommes de Mutebusi. La tricherie fonctionne bien et les mutins se réorganisent, reçoivent du secours et des renforts, se replacent même dans les positions auparavant occupées par eux! 
    Le 26 / 05 / 2004, non seulement la Monuc a laissé s’infiltrer des soldats rwandais à Bukavu, mais pis encore, elle leur aurait donné un coup de main.  En effet, dans sa livraison du 07/06/2004, le journal « l’Avenir » écrit ; « Les éléments de la Monuc ont escorté les troupes rwandaises à leur entrée à Bukavu, un blindé devant et un autre à la fin. Entre l2 h et 13 h, ils ont procédé au ramassage des corps des soldats rwandais tués dans la ville de Bukavu pour effacer les traces. Les militaires rwandais contrôlent tout Bukavu. » 
    Mais le scandale allait être avec la prise de l'aéroport de Kavumu. La MONUC avait insisté pour qu'elle reste sous son contrôle mais on n'a jamais compris comment Nkunda s'en empara, sans qu'elle n'oppose la moindre résistance. Du reste, plus d’un observateur averti se demande pourquoi la Monuc aurait-elle tergiversé pendant si longtemps pour reconnaître que la ville était sous contrôle des éléments de Nkundabatware ?  Quel intérêt avait-elle à cacher la vérité ?  Voulait-elle donner du temps aux milices de Nkundabatware soutenues par le Rwanda, de s’installer calmement sans alerter le monde et sans prévenir Kinshasa qui aurait apprêté du renfort ?  Quoi que l’on dise, le suspens reste entier ! 
    Dans le même article du quotidien « L’Avenir » (un quotidien de Kinshasa), nous lisons : « Au cours de sa conférence hebdomadaire mercredi dernier à son quartier général, la Monuc a paradoxalement soutenu qu’elle contrôlait la situation à Bukavu. Le porte-parole militaire a reconnu qu’un hélicoptère UN avait pilonné par erreur les troupes des Forces armées de la République Démocratique du Congo. Mais, au regard des nouvelles venues de Bukavu, il s’avère que ce pilonnage avait pour objectif de laisser passer l’Apr.»
    Toutes les raisons avancées par la MONUC par après, pour tenter de se justifier, ne tenaient pas debout. Exemple: dans leur embarras, ses porte-paroles insinuaient qu'ils ne pouvaient faire quoi que ce soit au moment où les assaillants recevaient du renfort en hommes et en munitions. Mensonge grossier. La Résolution 1533 du Conseil de sécurité du 12 mars 2004 avait enjoint Koffi Annan de nommer un groupe d'experts techniques chargés d'enquêter sur le trafic d'armes dans la région. À la mi-mai, ce groupe remis son rapport, qui fournissait dans les moindres détails les filières par lesquelles les futurs mutins étaient approvisionnés en armes et en hommes. Aucune mesure adéquate ne fut pourtant prise par la MONUC...
 
12. Les paramètres non-prévus
 
    L'homme est un être limité et l'ignore le plus souvent. Dans tout ce qu'il entreprend, il ne peut donc pas appréhender tous les paramètres. Deux éléments gênèrent énormément les prévisions des assaillants et de leurs puissants alliés et furent finalement les plus déterminants.
À la faveur du démarrage de la Transition, les régions de l'Est étaient revenues dans le système communicationnel de la RDC. Ainsi, les assaillants de juin 2004 à Bukavu ne purent prévenir les contacts téléphoniques des habitants de cette ville avec le reste du pays, principalement avec la capitale Kinshasa. 
    Minute après minute, au moyen des appels téléphoniques, la description des événements, les impressions et les appels à l'aide passaient en direct sur les ondes des radios de Kinshasa et étaient, de ce fait, suivis par le monde entier. En réalité, c'est cette donne qui changea les choses de façon décisive en déclenchant les réactions de la population.
Les Congolais passant depuis des lustres pour des minables, des peureux et des mous, les assaillants n'avaient pas prévu la décisive réaction de toute la population congolaise.Ce deuxième élément fait l'objet du paragraphe suivant. 
 
13. Les réactions
 
    Après que des radios étrangères aient parlé "d'annexion pure et simple de Bukavu au Rwanda", les étudiants du campus de Kisangani, suivis de ceux de Kinshasa, donnèrent le signal des manifestations. Comme un seul homme, toute la population congolaise, sans distinction de sexe, d'origine, d'âge se leva pour manifester contre la prise de Bukavu. À Kinshasa, les journées du 4 et 5 juin furent dramatiques et l'on craignit le pire. La foule en colère s'en prit à la MONUC (recherchant le Bulamatari Swing) et aux sièges de quelques partis politiques. Passive au Kivu, la mission onusienne usa la force face aux manifestants non-armés!
    Bilan: 4 morts selon des sources officielles, plus selon des sources indépendantes. Comme un effet boule de neige, toutes les grandes villes manifestèrent au cours de l'historique journée du 4 juin, du Bas-Congo à la province orientale et du Katanga à l'Équateur. Pour ne pas tout perdre, les commanditaires occidentaux se rendirent à l'évidence et decommandèrent l'opération. Le signal était trop fort. Ces réactions constituèrent l'élément déterminant de la tournure que prirent les événements.
 
14. Les mystères de juin 2004
 
    Plusieurs points n'ont toujours pas été élucidés jusqu'à ce jour.
 
    Le repli de Mbuza Mabe: selon MISNA, l'avancée de Mabe aurait été directement interrompue par le gouvernement congolais de Kinshasa qui privilégie une solution négociée.
 
Pourquoi, alors que Mbuza Mabe était sur le point de bouter dehors les assaillants? D'autres sources parlèrent d'un manque de munitions. Certes, la percée de Nkunda avait pour but d'obliger Mbuza Mabe à ouvrir un deuxième front à l'entrée nord de la ville et ainsi disperser ses forces et justifiait donc un repli en dehors de Bukavu en cas -et seulement en cas- d'insuffisance numérique face à l'ennemi. Mais l'hypothèse du manque de munitions peut paraître étonnante au vu de tous les signaux d'alarme les mois précédant les événements.
    Le rôle du vice président et président du Rcd, Monsieur Azarias Ruberwa, aurait, dans d'autres pays, mérité une enquête. Le numéro un du Rcd-Goma fut compromis par Nkundabatware quelques heures avant son entrée dans la ville de Bukavu, dans un  interview accordé à Radio France Internationale (Rfi), dans son journal de 5H00 du matin. Il reconnaît ; 
 
 «Je répond aux ordres de Ruberwa,  le vice-président Ruberwa est mon frère ». 
 
Puis de nouveau le vendredi 28/05/2004, en ces termes:
 
« Ruberwa c’est mon frère, il sait ce que je fais »,
 
dans ce qui est arrivé à Bukavu. Plus troublant, l'attitude du vice-président quelques jours après.  En arrivant à Kinshasa, il n’a ni honte ni trouble au visage ; pour lui, la mort de plus de 100 congolais n’est qu’un « incident de parcours, qui n’est pas mortelle vis-à-vis de la Transition.»
Les blessés de Kadutu
 Alors que les combats proprement dits n'avaient pas atteint la commune de Kadutu, on y dénombra pourtant de nombreux blessés!!! Il y en eût entre Carrefour et Buholo IV, à Nyamugo et ça et là dans d'autres secteurs de Buholo. Des enfants qui traînaient dehors mais aussi des adultes. Les uns furent blessés à la tête, d'autres aux jambes ou au niveau du bassin. Les blessés de Kadutu furent tous acheminés à l'Hôpital général de Bukavu. Aujourd'hui encore, on s'interroge sur les auteurs de ces tirs. Tout le monde sait qu'une balle tirée d'un fusil, fut-il automatique, ne peut en aucun cas atteindre deux kilomètres à vol d'oiseau et que les combats s'étaient limités à Nyawera et l'axe Place de l'Indépendance-Feux rouges-Sedec, plus éloignés de Kadutu que cette distance évoquée plus haut.
    Ces tirs étaient-ils partis de l'hélicoptère de la MONUC qui survolait la toute ville pendant les affrontements? Ou, y avait-il des tireurs isolés infiltrés dans Kadutu et agissant en franc-tireurs? Ou encore, y avait-il des armes nouvelles, d'une portée exceptionnelle par rapport à ce qui est connu jusqu'ici? Pour qui connait Kadutu, la thèse des tireurs isolés est à écarter car les risques de lynchage seraient énormes et les gains d'une telle action presque nuls.
    Y avait-il quelque chose de caché au Collège Alfajiri?
Les hostilités ayant commencé alors que se clôturait à Alfajiri la semaine belge, et que donc s'y trouvaient encore de nombreux invités et participants, il était normal qu'un cordon de la MONUC soit déployé tout autour afin d'assurer la sécurité de ces derniers. Seulement, même plusieurs semaines après la fin des affrontements, le cordon resta en place. Ce qui ne manqua pas d'intriguer de nombreux observateurs dans la ville. La partie la plus gardée était l'aile internat jusqu'à l'école primaire. Les responsables du collège ne cessaient de répéter qu'il n'y avait rien de caché à l'intérieur des bâtiments. Rien n'y fit. Un groupe de jeunes, dans cette période où la psychose atteint son paroxysme, se présenta un jour à l'entrée de l'institut avec la ferme détermination d'en avoir le cœur net. Discussions, palabres. Après une brève visite, ce groupe repartit bredouille mais pas rassuré.
 
15. Le document troublant des Banyamulenge
 
    Alors que le 5 juin déjà, les "mutins" sont dans la confusion et qu'ils commencent à se rétracter, l'association des Banyamulenge Shikama, silencieuse depuis le 26 mai précédent, rend public un document dans lequel elle "rejette et condamne énergiquement cette stratégie inspirée par Kigali." Ce message a le courage de fustiger aussi l'attitude du vice-président Azarias Ruberwa, lui reprochant "d'avoir entretenu la conspiration d'un pays étranger en vue de la destabilisation du Congo", en s'appuyant sur l'article 84 de la Constitution de la Transition, et demande son remplacement à la tête du Rcd.
    Mais au delà de toutes ces bonnes intentions, elle dénonce "des exactions graves et ciblées contre les Banyamulenge" dont se seraient rendus coupables des éléments de la 10eme région militaire "en tuant 16 personnes (des femmes et des enfants) et en blessant 20 autres." Elle conclut au 7eme paragraphe: "Par conséquent, ces militaires de la 10eme région contribuent consciemment à aider Laurent Nkunda à créer les causes de sa guerre et sont donc, consciemment ou inconsciemment, leurs alliés stratégiques." 
    Qu'ont voulu dire exactement les représentants de cette association? En dénonçant le prétendu massacre des leurs, n'ont-ils pas finalement confirmé les raisons de l'intervention de Nkunda, lequel allait d'ailleurs le lendemain se rétracter? Pourquoi n'apportèrent-ils pas davantage de lumière lorsque la MONUC elle-même opposa un démenti net à toutes ces allégations? À quel jeu jouait le Shikama?
 
16. Les non-dits
 
    Un fait est pratiquement passé sous silence: les blessures par balles de certaines victimes seraient devenues purulentes en seulement 24 heures! Ce qui fit dire à certains observateurs que les balles utilisées étaient pauvrement enrichies à l'uranium. Après la reprise de la ville, une importante quantité de ces munitions aurait été retrouvée lors d'une perquisition dans la maison de Jules Mutebusi, avenue de la Résidence. Serait-ce le fait des puissances alliées aux agresseurs de la RDC, lesquelles profitent toujours des guerres pour essayer de nouvelles armes? Pourquoi ce fait ne fut jamais rendu public?
    L' "identification" de ces balles "enrichies à l'uranium" est à mettre au compte de l'imagination très fertile des Bukaviens qui, en pareils cas, suppléent le manque d'information par n'importe quoi. L'action de l'uranium sur un organisme humain ne donnerait vraisemblablement pas de tels symptômes. Et il s'est avéré que l'un des blessés couramment cité sur ce cas (ML) souffrait d'un diabète et, ayant refusé à plusieurs reprises l'amputation de sa jambe comme l'exigeaient les médecins au vu de son état, il ne pouvait plus être sauvé. Mais, si ces symptômes étaient bien réels pour d'autres blessés, ça aurait été une piste intéressante à suivre. En 1996 et en 1998 déjà, une curieuse épidémie présentant des signes d'une grippe et d'une malaria réunies avait succédé au passage des armées dans la région.  
    Le principal obstacle à toute vérification résida ici dans l'extrême insécurité et l'énorme pression dans lesquelles vivaient et travaillaient les responsables des formations médicales de la ville et de ses environs. Une équipe de télévision européenne venue sur place enquêter le lendemain de sa reprise s'était heurtée au mutisme des médecins d'un hôpital de la périphérie au sujet des statistiques, de l'identité et de la nature des blessures et/ou morts. Si des informations aussi peu sensibles faisaient elles-mêmes peur, qu'en aurait-il été de la bombe que pouvait constituer la nature suspecte de ces blessures?  
 
17. Bref profil des trois chefs de guerre en présence
 
    Jules Mutebusi serait, selon des associations des Banyamulenge elles-mêmes, un criminel de longue date. Chargé par ses chefs du RCD et de Ruberwa, révèlent les mêmes sources,  pour éliminer son commandant de région militaire, le général Prosper Nabyolwa, il s'illustra surtout en février-mars 2004 en cherchant à compromettre la Transition. Séropositif selon la rumeur, cet ancien de l'École des officiers de Kananga (EFO) aurait déclaré avoir violé, à lui tout seul, plus de deux cents femmes dans la région d'Uvira. Cette information, véhiculée par des Ongs d'encadrement des femmes, avait provoqué quelques réactions des plateformes féminines. 
    Laurent Nkunda se dit du Nord Kivu. Les associations banyamulenge précitées s'appuient sur les témoignages de ses proches pour affirmer que les agitations criminelles de l'homme sont consécutives au passé psychopathologique de son enfance. Après avoir combattu dans les rangs de l'APR dans la prise du pouvoir par le FPR en 1994, ce maquisard fut versé par la suite dans la guerre de l'AFDL au Congo en 1996 puis celle du RCD en 1998. Son nom crève les plafonds de la notoriété avec les massacres de Kisangani, qui lui vaudront le surnom de "boucher de Kisangani." Sous le coup d'un mandat d'arrêt international, l'homme n'a en réalité jamais été inquiété. On dit qu'il bénéficie de solides protections dans la région.
 
    Félix Mbuza Mabe a connu tous les échelons de la carrière militaire, du simple soldat jusqu'au grade de général. Réputé pour sa rigueur dans l'armée de Mobutu déjà, il a eu surtout à diriger des centres de formations, toujours loin des villes. On crut à une mesure d'éloignement. En réalité, c'était l'homme des situations difficiles. Les années passées au sud de Kisangani sont à mettre à l'actif d'une surveillance de cette ville très nationaliste. Le passage dans la plaine de la Ruzizi se situait à un moment où Mobutu tenait à l'oeil Bagaza, président du Burundi. Et quand il était au Bas-Congo, les relations entre la RDC et le Congo Brazza étaient tendues. Il fut aussi de la campagne tchadienne qui renversa Goukouni Weddeye au profit de Hisseine Habré...
    Cet officier largement sexagénaire mène toujours une existence d'ascète. Pas un gramme de graisse, réveil très matinal, il fait chaque jour, au grand étonnement de ses soldats, une centaine de pompages, se rend chaque dimanche à la messe où il chante le latin. À la différence de Nabyolwa, son passage aux SARM (renseignements militaires) l'aida beaucoup dans sa tâche à Bukavu.Et à l'inverse du même Nabyolwa, il n'entretint jamais de relations de copinage avec Mutebusi, qu'il suspendit à son arrivée pour s'être présenté avec une heure de retard à une cérémonie.  
 
18. Portrait psychologique des soldats agresseurs de Bukavu en 2004
 
    Pour comprendre certains actes commis dans cette guerre de Bukavu de juin 2004, il serait nécessaire de se pencher un peu sur la psychologie des militaires qui s'y illustrèrent par un comportement assez singulier. Selon un rapport de l'ONU de juillet 2004 comptant 50 pages, "Nkunda a recruté des hommes dans les camps de réfugiés au Rwanda", en usant au besoin la force et les menaces. Il ne serait donc pas exclu qu'il ait eu aussi des prisonniers parmi sa troupe. À part les caractéristiques communes aux militaires pendant les campagnes, la grande majorité des soldats agresseurs de Bukavu en juin 2004 présentaient des traits de déséquilibre dans leur comportement.
    N'ayant, pour beaucoup, que peu ou pas étudié, n'ayant pas reçu une formation militaire classique, ils avaient fait leurs classes dans divers maquis en Afrique de l'est et au Rwanda et d'autres n'avaient été recrutés que récemment. Comme leurs chefs, ils avaient eu une enfance difficile. Leur cruauté et leur sadisme provenaient donc de leur passé malheureux mais aussi de leur culture, que les anthropologues qualifient de "culture de sang".
    Ayant toujours idéalisé la femme congolaise, ils trouvèrent dans cette guerre (comme dans d'autres avant et après) un défouloir à toutes leurs inhibitions, leurs refoulements, leurs frustrations. Un moyen d'assouvir une revanche sociale. Est-ce un hasard si, en observant la géographie des viols de juin 2004 à Bukavu, on se rend compte que les femmes fuyaient dans le sens de toutes les presqu'îles vers le Collège Alfajiri ou la MONUC à Nguba et de l'entrée de la ville vers la paroisse Saint-François Xavier de Kadutu? C'est qu'il y avait un danger bien réel provenant justement de la route nord de la ville, celle-là même d'où étaient venues les troupes de Nkunda.    
 
19. Le bilan des pertes
 
198 morts selon des sources crédibles (90 pour la Croix-Rouge, qui n'a peut-être pas pris en compte la campagne environnante), plus de 200 selon d'autres
130 blessés selon la Croix-Rouge
750 véhicules emportés
330 motos emportés
800 millions de francs congolais et 600.000 dollars US emportés de la Banque par Nkunda
5 millions de dollars de perte en marchandise (estimation de la Socooki)
4.000 personnes de Kadutu systématiquement dépouillées de leurs marchandises
Dépots de PAM: 65 tonnes de nourriture emportées de l'OFIDA
32 magasins pillés
6000 commerçants sinistrés, dont 800 pour la coopérative incendiée
6 millions de dollars US de biens pillés
 
20. Ville-symbole de la résistance
 
    Une attaque militaire de la ville de Bukavu a rarement pour seuls motifs des intérêts stratégiques ou économiques. C'est que la ville lacustre est devenue un symbole pour s'être rebiffée, par le passé, à tout ce qui avait tendance à s'imposer au peuple congolais. Le paragraphe suivant reprenant toute l'énumération de ces événements, il faut surtout signaler ici que la renommée de Bukavu, commencée avec le coup d'arrêt porté à la marche triomphale de la rébellion muléliste en 1964, s'est accrue ensuite le 14 juillet 1991. Ce jour-là, des notables du MPR, originaires de la ville pour certains, y furent lapidés par la foule déchainée. Et le chef lieu du Sud Kivu est mondialement connu, depuis 1998, pour sa résistance aux ambitions hégémonistes du Rwanda.
 
21. Les précédants de Bukavu
 
    Plutôt calme tout au long de son histoire, le site de Bukavu ne connaitra des affrontements sanglants qu'après l'indépendance.
1960: dans la nuit du Nouvel An, l'inexpérimenté colonel Mobutu, aidé par les Belges, échoue lamentablement dans sa tentative de reprendre la ville aux forces nationalistes à partir de Ruzizi II.
1964: l'Armée populaire de libération, à qui il ne manquait que Bukavu pour asseoir sa mainmise sur les trois-quarts du pays, y rencontre une opposition farouche de la population et de l'armée.
1967: pour tenter de sauver le plan Kerullis déjà mal en point, le mercenaire belge Jean Schramme s'empare de la ville, s'y enferme et, sans trop savoir ce qu'il cherche ni ce qu'il va devenir, y est chassé.
1996: les forces multinationales de l'AFDL, en complicité avec les autorités gouvernementales d'alors, attaquent violemment la ville en tuant sans pitié 3000 de ceux qui cherchaient à la fuir.  
1998: avec un dispositif de défense minime, la ville est de nouveau agressée par les mêmes forces que deux ans plus tôt mais à cause de l'effet de surprise, il y a peu de pertes en vies humaines.
 
22. Tombeuse et faiseuse de mythes
 
    Hormis le 29 octobre 1996, Bukavu présente la particularité d'avoir fait tomber des mythes mais en créant d'autres aussitôt sur les cendres des précédents. 
Kwima, membre de l'ethnie lega et sous-officier dans la Force publique, vainqueur de Mobutu en 1960, n'eût pas, à vrai dire, droit à la même reconnaissance de ses successeurs 
Mulamba Léonard, colonel qui s'illustra à la place qui porte aujourd'hui son nom, fut sans doute le premier de ces mythes en brisant net, en 24 heures, l'élan des mulélistes
Potopoto, colonel, s'illustra en 1967 dans la dernière phase de la guerre de Schramme, connut un grand succès, dont il ne profita malheureusement pas car il mourut le jour où il allait être décoré!
Munzihirwa, l'archévêque, résistant à mains nues, paya de sa vie la mise en garde et la mobilisation de la population de la ville en dénonçant le complot ourdi contre la ville et le pays. 
Kataliko, son successeur dans les fonctions écclésiastiques, le fut aussi dans la résistance contre l'occupant et, l'ayant aussi rejoint dans la mort, reçu des Bukaviens une reconnaissance énorme . 
Mbuza Mabe, le tombeur du duo Nkunda-Mutebusi est le dernier en date mais reste au coeur des Bukaviens. Notons que pour 1998, le vieux combattant Lwetcha failli, après avoir repoussé l'ennemi au delà de la frontière de Ruzizi I, allonger lui aussi cette liste de mythes bukaviens. 
À qui le tour maintenant? 
 
23. Quand l'humour ne perd pas ses droits...
 
    Il arrive parfois dans les événements tragiques que , comme si un certain ordonnancement cherchait à adoucir la tristesse, sans toutefois y parvenir. Si l'honneur, l'avenir et la vie des habitants n'étaient pas en jeu, certaines scènes furent tout simplement comiques. Presque tous les habitants de la ville ... de leurs biens arrivèrent à la conclusion que les soldats ..., surtout ceux de Nkunda, étaient d'un niveau très bas. Leur boulimie des gadgets les poussaient à prendre les téléphones portables. "Reta ire téréfone hapa!", entendait-on dire. Beaucoup leur donnaient, à la place des vrais téléphones... les jouets ayant la même apparence, et parfois même de simples calculatrices!! Et ça marchait.
 
24. L'épilogue
 
Pour "rassurer" la population de Bukavu, les autorités de Kinshasa envoient des renforts de troupes à Bukavu et dans les environs pendant tout le mois de juillet. Mais ce n'est qu'un renforcement en trompe-l'oeil. Un mois plus tard, le dispositif mis en place de façon spectaculaire sera discrètement demantelé. Et dans la logique du grand théâtre que constitue le problème de la RDC, les fautifs seront condamnés mais jamais poursuivis. Partis au Rwanda avec Mutebusi, les élements de Mudundu 40 rentreront à Bukavu au compte-goutte des mois plus tard. John Cabwine verra sa peine initiale fortement allegée après que ses avocats aient réussi, au mois de juillet 2005, à prouver qu'il n'avait pas reçu le mot d'ordre d'évacuation de Mbuza Mabe et tous les témoignages à son encontre ne seront jamais confirmés.
Quant aux conséquences:
 
    À court terme:
 
    La ville de Bukavu est asphinxiée (fermeture des axes d'approvisionnement), grand marché et dépots détruits. Le Bushi proche étant resté le seul point d'approvisionnement de la ville mais il ne pouvait suffire à lui seul, après la fermeture de l'axe Bukavu-Uvira qui bloque ainsi les marchandises au port de Kalundu. À cause du repli de Nkunda, l'axe Bukavu-Goma est aussi fermé.
Le nord et le sud de la ville sont restés en insécurité
Sur le plan social, de nombreux couples se défont. Au traumatisme de ces douloureux événements s'ajoute une aggravation de la paupérisation de la population. La ville est vidée de la grande majorité des sujets Banyamulenge, partis au Rwanda dès le début des hostilités.
    Pour le Rwanda, le cuissant fiasco de Bukavu sonne comme un avertissement de l'échec de toute sa stratégie congolaise, et même régionale, dans la mesure où, ayant un pied au Burundi où il influe mêmement sur le jeu politique, il pourrait aussi y faire face à ce genre de situation. Deux mois plus tard, la bruyante et grotesque mise en scène de Gatumba confirmera cet avertissement et, cette fois-ci, mettra en cause les méthodes jusque-là employées par le Rwanda.
 
    À moyen terme:
 
    La population banyamulenge connaît une destabilisation, dont certains de ses membres en sont les responsables.  
   
 À long terme:
 
    Sur le plan sanitaire, les conséquences sont incalculables avec la propagation du Vih-sida et désatreuses pour la vie de nombreuses familles. Sur le plan socio-culturel, les ressentiments hypothèquent durablement la coexistance entre les communautés. 
   La tactique utilisée par les assaillants est complexe. Le plan prévoit visiblement plusieurs schémas, qui sont mis en oeuvre soit concomittament, soit l'un après l'autre, dès que le précédent échoue. Des sources crédibles ont reconnu des colonnes des militaires rwandais sous commandement Nkunda en direction de Walungu, Uvira, Kisangani et Kindu. Ce qui accréditerait la thèse d'une tentative de reconquête de toute la province.
On a évoqué aussi un document (dont il faut encore prouver l'authenticité, il est vrai) datant des jours précédent l'attaque de la ville, fin mai, et signé semble-t-il par Museveni, Kagame et Bizima, qui contenait 31 dispositions, dont une sur la ville de Bukavu.
Mais les planificateurs du Congo Desk à Kigali, les analystes de la CIA et les stratèges du Pentagone ont depuis tiré les leçons de cette déroute de leurs protégés. Il ne fait pas de doute que les futures campagnes -si campagnes il y a- tenteront de corriger ce qui leur a compliqué la tâche en juin 2004.
    Les événements de Bukavu ont surtout mis à nu les défaillances dans le commandement militaire de la RDC et même dans la direction du pays. Alors que les agresseurs avaient une structure de commandement cohérente, le ministère de la Défense, le Haut commandement de l'armée et la Présidence de la RDC se sont embrouillés mutuellement avant et probablement pendant les hostilités. Ce n'est pas la subordination des chefs militaires au pouvoir civil qui est mis en cause ici mais la détermination d'une politique globale de défense, qui ne laisse pas de place à des erreurs de comportement de la part de ses principaux animateurs et qui donne de l'importance à la prévision en lieu et place de l'improvisation. 
 
Jean Maguru Chinyema
Historien et analyste politique

 
    
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