Devoir de mémoire
BUKAVU, DEUX AN DÉJÀ
Par Jean Maguru
Chinyema
"Lorsque la paix est basée sur
un statu quo qui ne profite qu'aux
méchants, elle ne vaut rien."
JAMES
R. HOLMES
Professeur
de stratégie à l'US Naval War College
"Nous avons longtemps dansé dans un
marigot; à présent qu'il s'est tari, nous
savons qui était crapaud et qui était
grenouille."
PROVERBE
AFRICAIN
Sommaire
1. Avant-propos
2. Contexte
3. Signes précurseurs
4. Objectifs
5. Acteurs en présence
6. Nature
7. Déroulement
8. La pasionaria de Nyawera
9. Le marché de Nyawera, un enjeu stratégique
10. L'orgie
11. Le faux-frère
12. Les paramètres non-prévus
13. Les réactions
14. Les mystères de juin 2004
15. Le document troublant des Banyamulenge
16. Les non-dits
17. Bref profil des trois chefs de guerre en
présence
18. Portrait psychologique des soldats agresseurs
de Bukavu en juin 2004
19. Le bilan des pertes
20. Ville-symbole de la résistance
21. Les précédents de Bukavu
22. Tombeuse et faiseuse des mythes
23. Lorsque l'humour ne perd pas ses droits
24. L'épilogue
1. Avant-propos
En l'absence de toute publication sur
les événements de Bukavu de juin
2004, nous avons voulu, sans prétention aucune,
revenir sur cette guerre. Par
devoir de mémoire. En quelques points, en
essayant de survoler brièvement tous les aspects mais bien
sûr sans épuiser la question. Les Congolais et Bukaviens
résidant à Bukavu au moment des faits peuvent trouver ce rappel
sans grande utilité. Il est surtout destiné aux Congolais et
Bukaviens établis ailleurs au Congo et dans la diaspora.
Puisqu'il s'agit essentiellement d'un travail de reconstitution
exécuté dans un bref délai, nous sollicitons d'avance
l'indulgence des lecteurs pour toute faute ou toute incohérence,
qu'il serait bon de signaler. Le mot "mutins" est ici
employé de deux façons. Au début, c'est sans guillemets parce
qu'il s'agissait bien des mutins. Mais, dans la deuxième phase
de la guerre, les guillemets nous ont parus nécessaires parce
que l'amalgame des soldats agresseurs, majoritairement
composé d'étrangers venus de leur pays les jours précédents,
alors que le conflit avait déjà commencé, ne pouvait en aucun
cas justifier cette appellation.
2. Contexte
La Transition en RDC, qui impliquait une redistribution des
cartes entre les divers acteurs de la
politique nationale (forces belligérantes, partis politiques,
société civile, etc.), dérangeait extrêmement les plans initiaux
et les agendas cachés des commanditaires et des exécutants de la
guerre dans ce pays. À part les avancées politiques
significatives, une nouvelle mise en place dans les services
publics, l'armée, les renseignements avait ôté (ou allait le
faire) au Rcd le monopole qu'il détenait dans les régions de
l'Est depuis 1996. Mais c'est surtout le changement à la tête de
la 10ème région militaire et dans la police qui causait des
insomnies aux dirigeants, sympathisants et troupes du RCD.
La nomination du général
Prosper Nabyolwa à ce poste leur était inadmissible, habitués
qu'ils sont depuis 1996 à voir des Congolais faibles céder à
toutes leurs caprices. Fils de la région, nationaliste, Nabyolwa avait
de surcroit combattu certains d'entre eux en 1990 au Rwanda.
Ayant obtenu l'éloignement de Nabyolwa après les sanglants
événements au mois de février 2004, le RCD dut à nouveau
déchanter car, Mbuza Mabe, le nouveau commandant, allait se
révéler aussi loyal que son prédécesseur... Et
pour couronner le tout, de nouveaux gouverneurs des provinces
nommés par Kinshasa étaient sur le point d'être installés au
mois de juin 2004. Il fallait donc agir vite.
3. Signes précurseurs
Dès avant le démarrage de la Transition, la rumeur prêtait
au RCD l'intention de déclencher une troisième guerre, censée
parachever la conquête des régions rétives du Kivu ou,
plus tard, de reconquérir celles perdues par les nouvelles
dispositions de la Transition. Mais, ô ironie, c'est par une
manifestation supposée pleine de bonnes intentions que démarrera
en réalité le processus qui aboutira aux événements de juin
2004. Le 31 décembre 2003, sous un
soleil ardent, des associations religieuses venues du Rwanda et
quelques autres oeuvrant au Sud Kivu organisent une messe de
"réconciliation" entre les peuples rwandais et congolais à la
place de l'Indépendance!
Parmi les participants, de nombreux officiels dont le
gouverneur Xavier Ciribanya, qui, à l'instar des visiteurs
rwandais, demande pardon à la population de la région pour tout
le mal qu'ils ont commis à son encontre. Tout y passe: larmes,
mots doux, promesses de paix. Toujours cette manie de chercher
d'abord à endormir l'ennemi chaque fois avant de l'attaquer...
Fin janvier-début février, des
caches d'armes sont découvertes en plusieurs endroits de la
ville. L'un des premiers à être pris la main
dans le sac: Xavier Ciribanya!!! Les contrevenants résistent à
un contrôle du général Nabyolwa et tirent sur son cortège. La
MONUC s'interpose et, sous sa supervision, une mascarade de
remise d'armes et de munitions illégalement détenues est
organisée à la résidence du gouverneur.
Le 21
février, découverte d'une deuxième cache d'armes à Nguba.
Coupable, le major Kasongo est
transféré à Kinshasa le lendemain 22 par Nabyolwa.
Le 23,
le RCD réagit très violemment et menace de quitter la
Transition. À Bukavu, le colonel Jules Mutebusi trouve dans cet
incident le prétexte tant recherché. Après avoir
fait évacuer de la ville diverses personnalités de son mouvement
(et pendant que la MONUC faisait de même avec Tambwe Mwamba
alors en visite dans la ville!), il attaque à minuit la
résidence de son supérieur Nabyolwa, qui échappe de justesse à
la mort malgré le refus de la MONUC de le secourir.
Le 24 est
publié un mémo des Congolais rwandophones dont les
revendications, séparatistes, sont une véritable déclaration de
la 3eme guerre.
Le 25,
d'autres caches d'armes, encore plus importantes, sont à leur
tour découvertes à l'issue de nouvelles perquisitions dans
diverses maisons à travers la ville.
Apeuré, Kabila relaxe Kasongo et Mbuza
Mabe prend, au pied levé, la place de Nabyolwa.
Le 6 mars,
le journal pro-rwandais "Le Soft"
écrit "qu'on cherche à évincer le RCD-G de la ville (de
Bukavu) et de la province (du Sud Kivu)."
Le 23 mars,
Mutebusi déplace les soldats Rcd
de son ethnie de l'aéroport de Kavumu vers Nyabibwe et Mukinja.
Le 25, le chef
d'état-major Liwanga alerte, par deux lettres dans la même
journée, Ondekane, ministre de la Défense, Azarias Ruberwa et le
président Kabila sur une nouvelle rébellion en gestation au
Kivu. Ondekane balaie ces inquiétudes, accuse même Liwanga de
manque de clarté et, détail important, omet d'expédier cette
correspondance compromettante pour son parti, le Rcd!
Le 26, une
importante réunion se tient chez le frère de Ciribanya et réuni
de nombreux officiers et quelques dirigeants du RCD. Dès le mois
d'avril, Ciribanya n'est plus aperçu qu'en tenue militaire et se
déplace beaucoup dans le périmètre Bukavu-Goma-Rwanda
limitrophe.
Le 16 avril, des militaires
rwandais sont signalés dans la plaine de la Ruzizi. La
Monuc réceptionne de l'armement lourd et des renforts
d'effectifs.
Mi-mai, des espions rwandais, munis d'une carte
opérationnelle indiquant les lieux stratégiques militaires de la
ville sont appréhendés par le service des renseignements et
remis à la MONUC.
4. Objectifs
La raison déclarée des assaillants était de "protéger" les
membres de la communauté banyamulenge face à une imaginaire
persécution de la part des éléments de la 10eme région
militaire. Mais l'objectif caché et réel visait à retourner au
statu quo ante en empêchant, par-delà l'installation
d'un nouveau gouverneur de la province, le processus d'un retour
du Sud Kivu dans le giron de Kinshasa. Une réaction aux
changements de l'après Transition. Une stratégie pour se
maintenir militairement au Kivu. D'autant plus que, courant
mars, le FDRL, principal mouvement rwandais en exil, avait
renoncé à la lutte armée, ôtant par là le prétexte d'occupation
du Kivu...
5. Acteurs en présence
Mutins Mutebusi.................. 300
hommes
Fardc.................................. pas d'estimations
Renforts Nkunda.................. 4.000 hommes
Renforts Apr........................ 2 bataillons ou plus
(compris dans le total de Nkunda)
Monuc................................ 500 hommes
Éléments Mudundu 40......... pas d'estimations
Combattants en civils........... pas d'estimations
6. Nature
La guerre de mai-juin 2004 à Bukavu est une opération
bizarre parce que pleine de paradoxes. Une drôle de guerre comme
seule la région des Grands Lacs en a l'habitude depuis plus
d'une décennie. C'est une mutinerie dans une région militaire,
qui bénéficie des renforts en provenance simultanément
d'une autre région militaire et d'un pays voisin, de la
passivité -et, selon plusieurs sources, de la complicité- d'une
force internationale prétendument d'interposition, ainsi que de
l'apport d'une guérilla urbaine, très localisée il est vrai.
Celle-ci est facilitée par un récent regroupement des
Banyamulenge dans les quartiers Est de la ville, adossés au
Rwanda (ceux justement d'où étaient partis les combats), et qui,
par ce fait, leur en donnait le contrôle.
Elle est à la fois une guerre statique (combats
à Nguba et dans le centre-ville), une guerre de
mouvement (manoeuvres de Nkunda au
Nord et Mutebusi dans sa réapparition au Sud)
et, dans sa partie finale, une guerre d'usure, nécessitant donc
d'une certaine échéance. Car le
mouvement de Mutebusi dans la plaine de la Ruzizi, loin d'être
un simple baroud d'honneur, est en réalité une tentative
désespérée pour déplacer le lieu des affrontements tout en
coupant Bukavu de ses approvisionnements.
Elle est à la fois conventionnelle, avec des unités en
uniforme identifiées dans l'armée et respectant les règles, et
non-conventionnelle avec des milices et des civils armés ne le
faisant pas. Elle procède à la fois de la stratégie du fait
accompli et de celle de la tension. Par
rapport aux précédentes guerres qu'a connue Bukavu, la
ressemblance est surtout frappante avec la guerre de Schramme en
1967: une guerre exécutée en deux temps, après
une petite interruption. Mais le parallèle se limite là.
7. Déroulement
Tout commence le mercredi
26 mai dans l'après-midi lorsque
des militaires banyamulenge sont empêchés de se rendre au
Rwanda. Échange des tirs à Nguba, Muhumba et
Nyawera pendant toute l'après-midi jusqu'au soir.
Jeudi 27, le directeur de la province Mazambi
critique à Radio Okapi l'action de Mbuza Mabe.
Les hostilités reprennent, cette-fois dans toute la commune
d'Ibanda. Le front se déplace du centre-ville vers la Grande
poste et Nyawera. Début des
viols. Des hélicoptères de la MONUC
survolent la ville, des
infiltrations rwandaises sont signalées.
À 16 heures, Mbuza
Mabe contrattaque, met en débandade les hommes de Mutebusi que
ses troupes acculent jusqu'à deux cent mètres de la
frontière rwandaise. La MONUC s'interpose.
Vendredi 28: une opération de ratissage est effectuée à
Nguba.
Samedi 29, un calme précaire détend les nerfs.
Une délégation d'officiels congolais
se rend à Kigali pour implorer Kagame de ne pas se mêler de
l'affaire, qui est, selon eux "strictement congolaise."
Une importante colonne de Nkunda est signalée à Kalehe,
faisant mouvement vers Bukavu.
Mbuza Mabe remet à la MONUC des
prisonniers banyamulenge capturés au combat. Des renforts
pour Nkunda en provenance du Rwanda sur le lac sont
signalés.
Le 31, stupeur: L'aéroport
tombe aux mains de Nkunda!
Le 1er juin, le ministre Gonda se rend à Bukavu afin de
rassurer la population, pendant qu'une délégation du
gouvernement, en route pour Bukavu, est bloquée à Goma par
les autorités du RCD qui ne se sont pas gênés de laisser
partir Nkunda et ses hommes.
Mardi 1 juin, forcing de Nkunda au nord.
Mercredi 2 juin, tôt
le matin, des tirs nourris d'armes automatiques et à l'arme
lourde sont entendus dans toute la ville. Mbuza Mabe
se replie sur Walungu. John Chabwine, un
officier des Fardc, refuse de rejoindre Mbuza à Walungu et
des habitants de La Botte diront plus tard l'avoir vu fêter
au champagne la prise de la ville en compagnie de certaines
notabilités de la ville.
Jeudi 3, ont lieu
les massacres sélectifs et les viols,
qui se poursuivront encore pendant deux jours. D'énormes
manifestations ont lieu à
Kinshasa et dans toutes les villes de la RDC.
Samedi 5, la population de
Bukavu est au bord de la révolte. Des rumeurs font état des
préparatifs de contrattaque impliquant l'aviation de
Kinshasa pour le mercredi 9.
Dimanche 6, Laurent Nkunda quitte
Bukavu à 10 heures, selon la MONUC. Des
témoins affirment l’avoir vu prendre ses butins et
s’éloigner de la ville. Mais avant de partir, celui-ci a
confié à la Voix de l’Amérique qu’il formulait trois
conditions avant de déclarer la fin de son mouvement: la
nomination d’un nouveau gouverneur du Sud-Kivu, le
remplacement de l’actuel commandant de la 10 région
militaire, l’ouverture d’une enquête internationale sur les
massacres des banyamulenge, par les soldats de la 10e
région militaire sous le commandement de Félix Mbudja Mabe.
Lundi 7, échange des tirs
signalé à la périphérie sud de la ville, attribué par les
observateurs à des accrochages entre les éléments de l'armée
régulière envoyés en avant-garde pour préparer une reprise
de la ville et des dissidents toujours sur place. Au cours
de l'une de ses sorties médiatiques tapageuses, Nkunda
affirme partir sans condition, parce qu’il se serait trompé
et confesse, selon la Monuc,
qu’il n’y a jamais eu de génocide contre les Tutsis rwandais
vivant à Bukavu. Quel volte-face! Aurait-il
mené des enquêtes dans les 24 heures (de dimanche à lundi)
pour constater que le ce pourquoi il s’était lancé contre la
population de Bukavu n’avait aucun fondement ? N’aurait-il
pas une raison cachée au commun des mortels ? Pour en
arriver à un tel revirement, il n'aurait pas fallu provoquer
une telle tempête.
Mardi 8, un ministre belge
en visite à Kigali affirme sur une radio internationale que
la guerre de Bukavu sera finie le lendemain. La reconquête
de Panzi par les troupes loyalistes commence.
Dans cette dernière étape,
les troupes de Mabe auraient
été guidées par "Foka Mike", cousin de Kurengamuzimu et
ancien du Mudundu 40 resté fidèle à Kinshasa,
et qui allait se couvrir de gloire en reprenant et en tenant
jusqu'au lendemain 9 la route Place Major Vangu-Ruzizi II.
Entretemps, après des discussions avec les responsables
onusiens, les "mutins" ont accepté d'être cantonnés sous le
contrôle de la MONUC, en attendant qu'une délégation de
Kinshasa arrive. En réalité, c'est pour occuper des points
stratégiques en dehors de la ville: Bagira, Camp Saio, Camp
TV et Kavumu.
Mbuza Mabe fait
un retour triomphal dans Bukavu déserté par les agresseurs.
Scènes de liesse populaire.
Ayant traversé la frontière le 8 juin, les mutins et
agresseurs sous le commandement de Mutebusi réapparaissent
deux jours plus trad à
Kamanyola en plus grand nombre et avec plus d'équipements
qu'à Bukavu!!! Mbuza Mabe donne alors la pleine mesure de
son savoir-faire et après 4 jours d'intenses combats,
Mutebusi décroche pour de bon.
8. La pasionaria de Nyawera
En acculant les hommes de Mutebusi sur Nguba, les
soldats congolais rencontrèrent, dans leur irrésistible
avancée, un obstacle inattendu: un tireur solitaire, très
bien entraîné et expérimenté au vu de sa prestation
et qui, à partir d'une fenêtre à l'étage d'une maison des
environs de la place Mulamba, arrosa copieusement le groupe
d'avant-garde, freinant donc la progression des troupes
loyalistes. Lorsqu'enfin ces derniers eurent raison de sa
résistance, il s'avéra que c'était... une femme munyamulenge!
D'où la thèse de la guérilla urbaine. D'autant plus que
cette amazone n'était pas la seule dans ce cas. De nombreux
élèves et étudiants fuyant les zones de combat ont rapporté
avoir vu certains de leurs collègues de classe ou de faculté
banyamulenge armés jusqu'aux dents, en tenue militaire ou
non, sur les positions.
9. Marché de Nyawera, un enjeu
stratégique
Les 26 et 28 mai, lorsque les combats faisaient rage
dans la ville, le marché de Nyawera (depuis quelques années,
l'endroit est appelé Place Munzihirwa) et ses environs
immédiats furent l'objet d'une intense bataille et
allait constituer la ligne de démarcation entre les
belligérants. Mutebusi y établit une tête de pont, dans le
sens d'une fixation des forces et d'une résistance accrue.
Mbuza Mabe établit alors son QG à l'hôtel Bellevue, non loin
du front. Les assaillants seront finalement délogés de cet
endroit grâce, semble-t-il, à un stratagème des militaires
des Fardc ayant été au service du RDC au tout début de sa
rébellion. Comme ils l'avaient vu faire dans les rangs du
mouvement rebelle, ces soldats se seraient introduits dans
le dispositif ennemi, en passant par la vallée de la Mukukwe,
pour attaquer par derrière les hommes de Mutebusi en
empruntant l'avenue Hippodrome. Ce serait au cours de cette
bataille que fut blessé le
célèbre Éric Rurihombere, qui s'était illustré en 1998 en
tuant les officiers katangais à l'aéroport de Kavumu.
Le choix de cette place n'est pas un acte fortuit.
Mutebusi était suffisamment intelligent (et ceux qui se
cachaient derrière lui aussi) pour savoir qu'il s'exposerait
dangereusement s'il avançait trop dans la ville, conscient
qu'un assaillant peut être ainsi désorganisé. Mieux valait
donc pour lui reculer un peu et s'en tenir à la partie qu'il
était susceptible de contrôler le mieux puisque comptant une
importante population de son ethnie. En mettant sa tête de
pont en cet endroit, il bloquait en effet non seulement le
reste de l'avenue Patrice Lumumba conduisant à Nguba mais
aussi les avenues du Gouverneur, de la Résidence, de
l'Hippodrome et la route qui mène au Camp Saio. De la sorte,
il pouvait, comme Schramme 37 avant lui, se replier au
Rwanda mais -nouveauté- recevoir du renfort et des
approvisionnements sans problèmes.
10. L'orgie
Fidèles à leur réputation et afin de punir la ville de
Bukavu qui leur a toujours résisté,
les assaillants violent les femmes et les filles sur leur
passage. Le coup d'envoi est donné avec deux
expatriées œuvrant dans une Ong de la place. Le caractère
systématique de l'opération dénote une
planification minutieuse, sans doute impliquant la
hiérarchie. Maison après maison, de scènes révoltantes et
honteuses sont au fil des heures signalées dans toute la
ville. La manière bestiale de l'opération est dénoncée.
L'âge importe peu pour les insatiables violeurs: cela va de
4 à 70 ans!
Les inciviques s'attachent
à exécuter leur basse besogne devant les membres mâles des
familles attaquées et ne tolèrent aucune résistance de la
part de ces derniers. Parmi les hommes abattus froidement,
nombreux le sont pour avoir tenté de s'opposer à l'horreur
sous leur toit. Les méthodes ont pour but,
non seulement de briser la résistance, de souiller et de
décimer la population bukavienne mais aussi de l'humilier.
Dans une maison, ils obligent l'infortuné mari à se coucher
par terre et s'adonnent à leur vice après avoir forcé sa
femme à s'étendre elle-même sur son époux... Dans une autre,
ils intiment au malheureux chef de famille, après lui avoir
fourré une grosse torche dans la main, l'ordre d'éclairer,
comme il fait déjà nuit, la scène déshonorante. Un
patriarche, assigné au salon de sa maison, doit subir
impuissant la torture de voir ses trois jeunes filles
violemment déflorées devant ses yeux. Il doit être
hospitalisé d'urgence pour une forte hausse de sa tension
artérielle et vit malade depuis.
Dopés semble-t-il au viagra, les délinquants reviennent
parfois, par sadisme, dans les maisons précédemment
visitées, si bien que le lendemain de la prise de la ville,
le 4 juin déjà, des colonnes
des filles éperdues tentent de quitter la ville et se
dirigent vers les quartiers périphériques ou même à la
campagne. C'est aussi pour échapper à ces
assauts répétés qu'une bonne partie de la population de
la commune de Kadutu se réfugie à la paroisse Saint-François
Xavier à Rukumbuka; que de nombreuses familles de Nyawera et
Nguba prennent d'assaut le camp de la MONUC à Muhumba ou le
collège Alfajiri.
On ne saura sans doute jamais toute l'étendue des
forfaits commis dans ce domaine puisque seuls ceux commis
dans la ville furent signalés ou en mesure de l'être. La
culture de la contrée, à prédominance shie, étant trop
pudique en matière de sexe, surtout en milieu rural, les
paysannes préfèrent garder pour elles-mêmes leur honte.
Pourtant, de nombreux témoignages firent état d'une vaste
orgie dont les femmes et les filles de toute la campagne
comprise entre Bukavu et Goma firent les frais au cours
de nombreux jours que nécessita le passage des hommes de Nkunda,
à l'aller comme au retour.
L'immense désordre à l'actif des assaillants ne se
limita pas aux violences à caractère sexuelle. Pour assouvir
leur haine, ceux-ci n'hésitaient pas à démolir ce qu'ils ne
pouvaient emporter avec eux. Ainsi en fut-il du
grand marché de Kadutu
ignominieusement brûlé, du portrait de Mgr
Munzihirwa arraché de la place qui porte son nom à Nyawera
et jeté, des magasins
inutilement saccagés. Le 3 juin, jour de la
prise de la ville, une main anonyme avait écrit à la craie
sur une pancarte à l'entrée du Collège Alfajiri:
"Tutatawala wa Mushi paka
vile Yesu atarudiyaka!"
(Nous regnerons sur les Bashi jusqu'au retour de Jesus
Christ sur terre!) Ambiance...
Un rapport de l'ONU de juillet 2004 affirme que
"lors de l'offensive rebelle, certaines activités
commerciales ainsi que des cibles politiques et financières
à Bukavu ont été épargnées, sur ordres directs d'officiels
rwandais."
11. Le faux-frère
Jamais depuis la mort de Lumumba, les forces des Nations Unies
n'avaient autant trahi la cause d'un pays que pendant les
événements de Bukavu de mai-juin 2004. Le comportement de la
mission onusienne, déjà suspecte lors de l'affaire des caches
d'armes quelques mois plus tôt, va se révéler ici tout
simplement honteux. Il se résume à ceci:
les mutins attaquent, la Monuc observe;
lorsque l'armée régulière est sur le point de bouter hors du
territoire national les agresseurs, la Monuc s'interpose, en
créant une zone-tampon! En cet après-midi du
27 mai, Mbuza Mabe se laisse persuader et abandonne ses
positions à la MONUC en échange d'une promesse de désarmement
des hommes de Mutebusi. La tricherie fonctionne bien et les
mutins se réorganisent, reçoivent du secours et des renforts, se
replacent même dans les positions auparavant occupées par eux!
Le 26 / 05 / 2004, non seulement
la Monuc a laissé s’infiltrer des soldats rwandais à Bukavu,
mais pis encore, elle leur aurait donné un coup de main. En
effet, dans sa livraison du 07/06/2004,
le journal « l’Avenir » écrit ;
« Les éléments de la Monuc ont
escorté les troupes rwandaises à leur entrée à Bukavu, un blindé
devant et un autre à la fin. Entre l2 h et 13 h, ils ont procédé
au ramassage des corps des soldats rwandais tués dans la ville
de Bukavu pour effacer les traces. Les militaires rwandais
contrôlent tout Bukavu. »
Mais le scandale allait être
avec la prise de l'aéroport de
Kavumu. La MONUC avait insisté pour qu'elle reste sous son
contrôle mais on n'a jamais compris comment Nkunda s'en empara,
sans qu'elle n'oppose la moindre résistance.
Du reste, plus d’un
observateur averti se demande pourquoi la Monuc aurait-elle
tergiversé pendant si longtemps pour reconnaître que la ville
était sous contrôle des éléments de Nkundabatware ? Quel
intérêt avait-elle à cacher la vérité ? Voulait-elle donner du
temps aux milices de Nkundabatware soutenues par le Rwanda, de
s’installer calmement sans alerter le monde et sans prévenir
Kinshasa qui aurait apprêté du renfort ?
Quoi que l’on dise, le suspens reste entier !
Dans le même article du
quotidien « L’Avenir » (un quotidien de Kinshasa), nous lisons :
« Au cours de sa conférence
hebdomadaire mercredi dernier à son quartier général, la Monuc a
paradoxalement soutenu qu’elle contrôlait la situation à Bukavu.
Le porte-parole militaire a reconnu qu’un hélicoptère UN avait
pilonné par erreur les troupes des Forces armées de la
République Démocratique du Congo. Mais, au regard des nouvelles
venues de Bukavu, il s’avère que ce pilonnage avait pour
objectif de laisser passer l’Apr.»
Toutes les raisons avancées par la MONUC par après, pour
tenter de se justifier, ne tenaient pas debout. Exemple: dans
leur embarras, ses porte-paroles insinuaient qu'ils ne pouvaient
faire quoi que ce soit au moment où les assaillants recevaient
du renfort en hommes et en munitions. Mensonge grossier. La
Résolution 1533 du Conseil de sécurité du 12 mars 2004 avait
enjoint Koffi Annan de nommer un groupe d'experts techniques
chargés d'enquêter sur le trafic d'armes dans la région. À la
mi-mai, ce groupe remis son rapport, qui fournissait dans les
moindres détails les filières par lesquelles les futurs mutins
étaient approvisionnés en armes et en hommes. Aucune mesure
adéquate ne fut pourtant prise par la MONUC...
12. Les paramètres non-prévus
L'homme est un être limité et l'ignore le plus souvent. Dans
tout ce qu'il entreprend, il ne peut donc pas appréhender tous
les paramètres. Deux éléments gênèrent énormément les prévisions
des assaillants et de leurs puissants alliés et furent
finalement les plus déterminants.
À la faveur du démarrage de la Transition, les régions de l'Est
étaient revenues dans le système communicationnel de la RDC.
Ainsi, les assaillants de juin 2004 à Bukavu ne purent prévenir
les contacts téléphoniques des habitants de cette ville avec le
reste du pays, principalement avec la capitale Kinshasa.
Minute après minute, au moyen des appels téléphoniques, la
description des événements, les impressions et les appels à
l'aide passaient en direct sur les ondes des radios de Kinshasa
et étaient, de ce fait, suivis par le monde entier. En réalité,
c'est cette donne qui changea les choses de façon décisive en
déclenchant les réactions de la population.
Les Congolais passant depuis des lustres pour des minables, des
peureux et des mous, les assaillants n'avaient pas prévu la
décisive réaction de toute la population congolaise.Ce deuxième
élément fait l'objet du paragraphe suivant.
13. Les réactions
Après que des radios
étrangères aient parlé "d'annexion pure et simple de
Bukavu au Rwanda", les étudiants du campus de
Kisangani, suivis de ceux de Kinshasa, donnèrent le signal
des manifestations. Comme un seul homme, toute la population
congolaise, sans distinction de sexe, d'origine, d'âge se
leva pour manifester contre la prise de Bukavu. À
Kinshasa, les journées du 4 et 5 juin furent dramatiques et
l'on craignit le pire. La
foule en colère s'en prit à la MONUC
(recherchant le Bulamatari Swing) et aux sièges de quelques
partis politiques. Passive au Kivu, la mission onusienne usa
la force face aux manifestants non-armés!
Bilan: 4 morts selon des sources officielles, plus selon
des sources indépendantes. Comme un effet boule de neige,
toutes les grandes villes
manifestèrent au cours de l'historique journée du 4 juin, du
Bas-Congo à la province orientale et du Katanga à
l'Équateur. Pour ne pas tout perdre, les
commanditaires occidentaux se rendirent à l'évidence et
decommandèrent l'opération. Le signal était trop fort. Ces
réactions constituèrent l'élément déterminant de la tournure
que prirent les événements.
14. Les mystères de juin 2004
Plusieurs points n'ont toujours pas été élucidés jusqu'à ce
jour.
Le repli de Mbuza Mabe:
selon MISNA, l'avancée de Mabe aurait été directement
interrompue par le gouvernement congolais de Kinshasa qui
privilégie une solution négociée.
Pourquoi, alors que Mbuza Mabe était sur le point de bouter
dehors les assaillants? D'autres sources parlèrent d'un manque
de munitions. Certes, la percée de Nkunda avait pour but
d'obliger Mbuza Mabe à ouvrir un deuxième front à l'entrée nord
de la ville et ainsi disperser ses forces et justifiait donc un
repli en dehors de Bukavu en cas -et seulement en cas-
d'insuffisance numérique face à l'ennemi. Mais l'hypothèse du
manque de munitions peut paraître étonnante au vu de tous les
signaux d'alarme les mois précédant les événements.
Le rôle du vice
président et président du Rcd, Monsieur Azarias Ruberwa,
aurait, dans d'autres pays, mérité une enquête. Le numéro un du
Rcd-Goma fut compromis par Nkundabatware quelques heures avant
son entrée dans la ville de Bukavu, dans un interview accordé à
Radio France Internationale (Rfi), dans son journal de 5H00 du
matin. Il reconnaît ;
«Je répond aux ordres de Ruberwa, le vice-président Ruberwa
est mon frère ».
Puis de
nouveau
le vendredi 28/05/2004, en ces termes:
« Ruberwa c’est mon frère, il
sait ce que je fais »,
dans ce qui est arrivé à Bukavu. Plus troublant, l'attitude du
vice-président quelques jours après.
En arrivant à Kinshasa, il n’a ni
honte ni trouble au visage ; pour lui,
la mort de plus de 100 congolais n’est
qu’un « incident de parcours, qui n’est pas mortelle
vis-à-vis de la Transition.»
Les
blessés de Kadutu
Alors
que les combats proprement dits n'avaient pas atteint la
commune de Kadutu, on y dénombra pourtant de nombreux
blessés!!! Il y en eût entre Carrefour et Buholo IV, à
Nyamugo et ça et là dans d'autres secteurs de Buholo. Des
enfants qui traînaient dehors mais aussi des adultes. Les
uns furent blessés à la tête, d'autres aux jambes ou au
niveau du bassin. Les blessés de Kadutu furent tous
acheminés à l'Hôpital général de Bukavu. Aujourd'hui encore,
on s'interroge sur les auteurs de ces tirs. Tout le monde
sait qu'une balle tirée d'un fusil, fut-il automatique, ne
peut en aucun cas atteindre deux kilomètres à vol d'oiseau
et que les combats s'étaient limités à Nyawera et l'axe
Place de l'Indépendance-Feux rouges-Sedec, plus éloignés de
Kadutu que cette distance évoquée plus haut.
Ces tirs étaient-ils partis de
l'hélicoptère de la MONUC qui survolait la toute ville
pendant les affrontements? Ou, y avait-il des tireurs
isolés infiltrés dans Kadutu et agissant en franc-tireurs?
Ou encore, y avait-il des armes nouvelles, d'une
portée exceptionnelle par rapport à ce qui est connu
jusqu'ici? Pour qui connait Kadutu, la thèse des tireurs
isolés est à écarter car les risques de lynchage seraient
énormes et les gains d'une telle action presque nuls.
Y
avait-il quelque chose de caché au Collège Alfajiri?
Les hostilités ayant commencé alors que se
clôturait à Alfajiri la semaine belge, et que donc s'y
trouvaient encore de nombreux invités et participants, il
était normal qu'un cordon de la MONUC soit déployé tout
autour afin d'assurer la sécurité de ces derniers.
Seulement, même plusieurs semaines après la fin des
affrontements, le cordon resta en place. Ce qui ne manqua
pas d'intriguer de nombreux observateurs dans la ville. La
partie la plus gardée était l'aile internat jusqu'à l'école
primaire. Les responsables du collège ne cessaient de
répéter qu'il n'y avait rien de caché à l'intérieur des
bâtiments. Rien n'y fit. Un groupe de jeunes, dans cette
période où la psychose atteint son paroxysme, se présenta un
jour à l'entrée de l'institut avec la ferme détermination
d'en avoir le cœur net. Discussions, palabres. Après une
brève visite, ce groupe repartit bredouille mais pas
rassuré.
15. Le document
troublant des Banyamulenge
Alors que le 5 juin déjà, les "mutins" sont dans la
confusion et qu'ils commencent à se rétracter,
l'association des Banyamulenge
Shikama, silencieuse depuis le 26 mai précédent, rend
public un document dans lequel elle
"rejette et condamne énergiquement cette
stratégie inspirée par Kigali."
Ce message a le courage de fustiger aussi
l'attitude du vice-président Azarias Ruberwa, lui reprochant
"d'avoir
entretenu la conspiration d'un pays étranger en vue de la
destabilisation du Congo", en s'appuyant
sur l'article 84 de la Constitution de la Transition, et demande
son remplacement à la tête du Rcd.
Mais au delà de toutes ces bonnes intentions,
elle dénonce "des exactions graves et
ciblées contre les Banyamulenge" dont se seraient rendus
coupables des éléments de la 10eme région militaire "en
tuant 16 personnes (des femmes et des enfants) et en blessant 20
autres." Elle conclut au 7eme paragraphe:
"Par conséquent, ces
militaires de la 10eme région contribuent consciemment à aider
Laurent Nkunda à créer les causes de sa guerre et sont
donc, consciemment ou inconsciemment, leurs alliés
stratégiques."
Qu'ont voulu dire exactement les représentants de cette
association? En dénonçant le prétendu massacre des leurs,
n'ont-ils pas finalement confirmé les raisons de l'intervention
de Nkunda, lequel allait d'ailleurs le lendemain se rétracter?
Pourquoi n'apportèrent-ils pas davantage de lumière lorsque la
MONUC elle-même opposa un démenti net à toutes ces allégations?
À quel jeu jouait le Shikama?
16. Les non-dits
Un fait est pratiquement passé sous silence: les blessures
par balles de certaines victimes seraient devenues purulentes en
seulement 24 heures! Ce qui fit dire à certains observateurs que
les balles utilisées étaient pauvrement enrichies à l'uranium.
Après la reprise de la ville, une importante quantité de ces
munitions aurait été retrouvée lors d'une perquisition dans la
maison de Jules Mutebusi, avenue de la Résidence. Serait-ce le
fait des puissances alliées aux agresseurs de la RDC, lesquelles
profitent toujours des guerres pour essayer de nouvelles armes?
Pourquoi ce fait ne fut jamais rendu public?
L' "identification" de ces
balles "enrichies à l'uranium"
est à mettre au compte de l'imagination très fertile des
Bukaviens qui, en pareils cas, suppléent le manque d'information
par n'importe quoi. L'action de l'uranium sur un organisme
humain ne donnerait vraisemblablement pas de tels symptômes. Et
il s'est avéré que l'un des blessés couramment cité sur ce cas
(ML) souffrait d'un diabète et, ayant refusé à plusieurs
reprises l'amputation de sa jambe comme l'exigeaient les
médecins au vu de son état, il ne pouvait plus être sauvé. Mais,
si ces symptômes étaient bien réels pour d'autres blessés, ça
aurait été une piste intéressante à suivre. En 1996 et en 1998
déjà, une curieuse épidémie présentant des signes d'une grippe
et d'une malaria réunies avait succédé au passage des armées
dans la région.
Le principal obstacle à toute vérification résida ici dans
l'extrême insécurité et l'énorme pression dans lesquelles
vivaient et travaillaient les responsables des formations
médicales de la ville et de ses environs. Une équipe de
télévision européenne venue sur place enquêter le lendemain de
sa reprise s'était heurtée au mutisme des médecins d'un hôpital
de la périphérie au sujet des statistiques, de l'identité et de
la nature des blessures et/ou morts. Si des informations
aussi peu sensibles faisaient elles-mêmes peur, qu'en aurait-il
été de la bombe que pouvait constituer la nature suspecte de ces
blessures?
17. Bref profil des trois chefs de guerre
en présence
Jules Mutebusi
serait, selon des associations des Banyamulenge elles-mêmes, un
criminel de longue date. Chargé par ses chefs du RCD et de Ruberwa,
révèlent les mêmes sources, pour éliminer son commandant de
région militaire, le général Prosper Nabyolwa, il s'illustra
surtout en février-mars 2004 en cherchant à compromettre la
Transition. Séropositif selon la rumeur, cet ancien de l'École
des officiers de Kananga (EFO) aurait déclaré avoir violé, à lui
tout seul, plus de deux cents femmes dans la région d'Uvira.
Cette information, véhiculée par des Ongs d'encadrement des
femmes, avait provoqué quelques réactions des plateformes
féminines.
Laurent Nkunda
se dit du Nord Kivu. Les associations banyamulenge précitées
s'appuient sur les témoignages de ses proches pour affirmer que
les agitations criminelles de l'homme sont consécutives au passé
psychopathologique de son enfance. Après avoir combattu dans les
rangs de l'APR dans la prise du pouvoir par le FPR en 1994, ce
maquisard fut versé par la suite dans la guerre de l'AFDL au
Congo en 1996 puis celle du RCD en 1998. Son nom crève les
plafonds de la notoriété avec les massacres de Kisangani, qui
lui vaudront le surnom de "boucher de Kisangani." Sous le coup
d'un mandat d'arrêt international, l'homme n'a en réalité jamais
été inquiété. On dit qu'il bénéficie de solides protections dans
la région.
Félix Mbuza
Mabe a connu tous les échelons de la
carrière militaire, du simple soldat jusqu'au grade de général.
Réputé pour sa rigueur dans l'armée de Mobutu déjà, il a eu
surtout à diriger des centres de formations, toujours loin des
villes. On crut à une mesure d'éloignement. En réalité, c'était
l'homme des situations difficiles. Les années passées au sud de
Kisangani sont à mettre à l'actif d'une surveillance de cette
ville très nationaliste. Le passage dans la plaine de la Ruzizi
se situait à un moment où Mobutu tenait à l'oeil Bagaza,
président du Burundi. Et quand il était au Bas-Congo, les
relations entre la RDC et le Congo Brazza étaient tendues. Il
fut aussi de la campagne tchadienne qui renversa Goukouni
Weddeye au profit de Hisseine Habré...
Cet officier largement sexagénaire mène toujours une
existence d'ascète. Pas un gramme de graisse, réveil très
matinal, il fait chaque jour, au grand étonnement de ses
soldats, une centaine de pompages, se rend chaque dimanche à la
messe où il chante le latin. À la différence de Nabyolwa, son
passage aux SARM (renseignements militaires) l'aida beaucoup
dans sa tâche à Bukavu.Et à l'inverse du même Nabyolwa, il
n'entretint jamais de relations de copinage avec Mutebusi, qu'il
suspendit à son arrivée pour s'être présenté avec une heure de
retard à une cérémonie.
18. Portrait psychologique des soldats agresseurs de
Bukavu en 2004
Pour comprendre certains actes commis dans cette guerre de
Bukavu de juin 2004, il serait nécessaire de se pencher un peu
sur la psychologie des militaires qui s'y illustrèrent par un
comportement assez singulier. Selon un rapport de l'ONU de
juillet 2004 comptant 50 pages,
"Nkunda a recruté des hommes dans les
camps de réfugiés au Rwanda", en usant au
besoin la force et les menaces. Il ne serait donc pas exclu
qu'il ait eu aussi des prisonniers parmi sa troupe. À part les
caractéristiques communes aux militaires pendant les campagnes,
la grande majorité des soldats agresseurs de Bukavu en juin 2004
présentaient des traits de déséquilibre dans leur comportement.
N'ayant, pour beaucoup, que peu ou pas étudié, n'ayant pas
reçu une formation militaire classique, ils avaient fait leurs
classes dans divers maquis en Afrique de l'est et au Rwanda et
d'autres n'avaient été recrutés que récemment. Comme leurs
chefs, ils avaient eu une enfance difficile. Leur cruauté et
leur sadisme provenaient donc de leur passé malheureux mais
aussi de leur culture, que les anthropologues qualifient de
"culture de sang".
Ayant toujours idéalisé la femme congolaise, ils trouvèrent
dans cette guerre (comme dans d'autres avant et après) un
défouloir à toutes leurs inhibitions, leurs refoulements, leurs
frustrations. Un moyen d'assouvir une revanche sociale. Est-ce
un hasard si, en observant la géographie des viols de juin 2004
à Bukavu, on se rend compte que les femmes fuyaient dans le sens
de toutes les presqu'îles vers le Collège Alfajiri ou la MONUC à
Nguba et de l'entrée de la ville vers la paroisse Saint-François
Xavier de Kadutu? C'est qu'il y avait un danger bien réel
provenant justement de la route nord de la ville, celle-là même
d'où étaient venues les troupes de Nkunda.
19. Le bilan des pertes
198 morts selon des sources
crédibles (90 pour la Croix-Rouge, qui n'a peut-être pas pris en
compte la campagne environnante), plus de 200 selon d'autres
130 blessés selon la Croix-Rouge
750 véhicules emportés
330 motos emportés
800 millions de francs congolais
et 600.000 dollars US emportés de la Banque par Nkunda
5 millions de dollars de perte en
marchandise (estimation de la Socooki)
4.000 personnes de Kadutu
systématiquement dépouillées de leurs marchandises
Dépots de PAM: 65 tonnes de
nourriture emportées de l'OFIDA
32 magasins pillés
6000 commerçants sinistrés, dont
800 pour la coopérative incendiée
6 millions de dollars US de biens
pillés
20. Ville-symbole de la
résistance
Une attaque militaire de la ville de Bukavu a rarement pour
seuls motifs des intérêts stratégiques ou économiques. C'est que
la ville lacustre est devenue un symbole pour s'être rebiffée,
par le passé, à tout ce qui avait tendance à s'imposer au peuple
congolais. Le paragraphe suivant reprenant toute l'énumération
de ces événements, il faut surtout signaler ici que la renommée
de Bukavu, commencée avec le coup d'arrêt porté à la marche
triomphale de la rébellion muléliste en 1964, s'est accrue
ensuite le 14 juillet 1991. Ce jour-là, des notables du MPR, originaires
de la ville pour certains, y furent lapidés par la foule
déchainée. Et le chef lieu du Sud Kivu est mondialement connu,
depuis 1998, pour sa résistance aux ambitions hégémonistes du
Rwanda.
21. Les précédants de Bukavu
Plutôt calme tout au long de son histoire, le site de Bukavu
ne connaitra des affrontements sanglants qu'après
l'indépendance.
1960: dans la nuit du Nouvel An, l'inexpérimenté colonel
Mobutu, aidé par les Belges, échoue lamentablement dans sa
tentative de reprendre la ville aux forces nationalistes à
partir de Ruzizi II.
1964: l'Armée populaire de libération, à qui il ne
manquait que Bukavu pour asseoir sa mainmise sur les
trois-quarts du pays, y rencontre une opposition farouche de la
population et de l'armée.
1967: pour tenter de sauver le plan Kerullis déjà mal en
point, le mercenaire belge Jean Schramme s'empare de la ville,
s'y enferme et, sans trop savoir ce qu'il cherche ni ce qu'il va
devenir, y est chassé.
1996: les forces multinationales de l'AFDL, en complicité
avec les autorités gouvernementales d'alors, attaquent
violemment la ville en tuant sans pitié 3000 de ceux qui
cherchaient à la fuir.
1998: avec un dispositif de défense minime, la ville est
de nouveau agressée par les mêmes forces que deux ans plus tôt
mais à cause de l'effet de surprise, il y a peu de pertes en
vies humaines.
22. Tombeuse et faiseuse de mythes
Hormis le 29 octobre 1996, Bukavu présente la particularité
d'avoir fait tomber des mythes mais en créant d'autres aussitôt
sur les cendres des précédents.
Kwima,
membre de l'ethnie lega et sous-officier dans la Force publique,
vainqueur de Mobutu en 1960, n'eût pas, à vrai dire, droit à la
même reconnaissance de ses successeurs
Mulamba Léonard,
colonel qui s'illustra à la place qui porte aujourd'hui son nom,
fut sans doute le premier de ces mythes en brisant net, en 24
heures, l'élan des mulélistes
Potopoto,
colonel, s'illustra en 1967 dans la dernière phase de la guerre
de Schramme, connut un grand succès, dont il ne profita
malheureusement pas car il mourut le jour où il allait être
décoré!
Munzihirwa,
l'archévêque, résistant à mains nues, paya de sa vie la mise en
garde et la mobilisation de la population de la ville en
dénonçant le complot ourdi contre la ville et le pays.
Kataliko,
son successeur dans les fonctions écclésiastiques, le fut aussi
dans la résistance contre l'occupant et, l'ayant aussi rejoint
dans la mort, reçu des Bukaviens une reconnaissance énorme .
Mbuza Mabe,
le tombeur du duo Nkunda-Mutebusi est le dernier en date mais
reste au coeur des Bukaviens. Notons que pour 1998, le vieux
combattant Lwetcha failli, après avoir repoussé l'ennemi au delà
de la frontière de Ruzizi I, allonger lui aussi cette liste
de mythes bukaviens.
À qui le tour maintenant?
23. Quand l'humour ne perd pas ses
droits...
Il arrive parfois dans les événements tragiques que , comme
si un certain ordonnancement cherchait à adoucir la tristesse,
sans toutefois y parvenir. Si l'honneur, l'avenir et la vie des
habitants n'étaient pas en jeu, certaines scènes furent tout
simplement comiques. Presque tous les habitants de la ville ...
de leurs biens arrivèrent à la conclusion que les soldats ...,
surtout ceux de Nkunda, étaient d'un niveau très bas. Leur
boulimie des gadgets les poussaient à prendre les téléphones
portables. "Reta ire téréfone hapa!", entendait-on
dire. Beaucoup leur donnaient, à la place des vrais
téléphones... les jouets ayant la même apparence, et parfois
même de simples calculatrices!! Et ça marchait.
24. L'épilogue
Pour "rassurer" la population de Bukavu, les autorités de
Kinshasa envoient des renforts de troupes à Bukavu et dans les
environs pendant tout le mois de juillet. Mais ce n'est qu'un
renforcement en trompe-l'oeil. Un mois plus tard, le dispositif
mis en place de façon spectaculaire sera discrètement demantelé.
Et dans la logique du grand théâtre que constitue le problème de
la RDC, les fautifs seront condamnés mais jamais poursuivis.
Partis au Rwanda avec Mutebusi, les élements de Mudundu 40
rentreront à Bukavu au compte-goutte des mois plus tard. John
Cabwine verra sa peine initiale fortement allegée après que ses
avocats aient réussi, au mois de juillet 2005, à prouver qu'il
n'avait pas reçu le mot d'ordre d'évacuation de Mbuza Mabe et
tous les témoignages à son encontre ne seront jamais confirmés.
Quant aux conséquences:
À court terme:
La ville de Bukavu est asphinxiée (fermeture des axes
d'approvisionnement), grand marché et dépots détruits. Le
Bushi proche étant resté le seul point d'approvisionnement
de la ville mais il ne pouvait suffire à lui seul, après la
fermeture de l'axe Bukavu-Uvira qui bloque ainsi les
marchandises au port de Kalundu. À cause du repli de Nkunda,
l'axe Bukavu-Goma est aussi fermé.
Le nord et le sud de la ville sont restés en insécurité
Sur le plan social, de nombreux couples se défont. Au
traumatisme de ces douloureux événements s'ajoute une
aggravation de la paupérisation de la population. La ville est
vidée de la grande majorité des sujets Banyamulenge, partis au
Rwanda dès le début des hostilités.
Pour le Rwanda, le cuissant fiasco de Bukavu sonne comme un
avertissement de l'échec de toute sa stratégie congolaise, et
même régionale, dans la mesure où, ayant un pied au Burundi où
il influe mêmement sur le jeu politique, il pourrait aussi
y faire face à ce genre de situation. Deux mois plus tard, la
bruyante et grotesque mise en scène de Gatumba confirmera cet
avertissement et, cette fois-ci, mettra en cause les méthodes
jusque-là employées par le Rwanda.
À moyen terme:
La population banyamulenge connaît une destabilisation, dont
certains de ses membres en sont les responsables.
À long terme:
Sur le plan sanitaire, les conséquences sont incalculables
avec la propagation du Vih-sida et désatreuses pour la vie de
nombreuses familles. Sur le plan socio-culturel, les
ressentiments hypothèquent durablement la coexistance entre les
communautés.
La tactique utilisée par les assaillants est complexe. Le
plan prévoit visiblement plusieurs schémas, qui sont mis en
oeuvre soit concomittament, soit l'un après l'autre, dès que le
précédent échoue. Des sources crédibles ont reconnu des colonnes
des militaires rwandais sous commandement Nkunda en direction de
Walungu, Uvira, Kisangani et Kindu. Ce qui accréditerait la
thèse d'une tentative de reconquête de toute la province.
On a évoqué aussi un document (dont il faut encore prouver
l'authenticité, il est vrai) datant des jours précédent
l'attaque de la ville, fin mai, et signé semble-t-il par
Museveni, Kagame et Bizima, qui contenait 31 dispositions, dont
une sur la ville de Bukavu.
Mais les planificateurs du Congo
Desk à Kigali, les analystes de la CIA et les stratèges du
Pentagone ont depuis tiré les leçons de cette déroute de leurs
protégés. Il ne fait pas de doute que les
futures campagnes -si campagnes il y a- tenteront de corriger ce
qui leur a compliqué la tâche en juin 2004.
Les événements de Bukavu ont
surtout mis à nu les défaillances dans le commandement militaire
de la RDC et même dans la direction du pays. Alors que les
agresseurs avaient une structure de commandement cohérente, le
ministère de la Défense, le Haut commandement de l'armée et la
Présidence de la RDC se sont embrouillés mutuellement avant et
probablement pendant les hostilités. Ce n'est
pas la subordination des chefs militaires au pouvoir civil qui
est mis en cause ici mais la détermination d'une politique
globale de défense, qui ne laisse pas de place à des erreurs de
comportement de la part de ses principaux animateurs et qui
donne de l'importance à la prévision en lieu et place de
l'improvisation.
Jean Maguru Chinyema
Historien et analyste politique