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Un rapport scandaleux de l’Union Européenne révèle un complot international contre la RDC
(Kenge Mukengeshayi)

Un brûlot. Le document qui remet en cause tout l’engagement de la communauté internationale en République Démocratique du Congo est intitulé « Rapport politique sur la République Démocratique du Congo 5 mai 2006 ». Ce document est signé Carlo De Filippi, chef de Délégation de la Commission de l’Union Européenne. Le Phare a pu s’en procurer une copie après que, la semaine dernière, des personnalités politiques de premier plan en eurent fait leurs choux gras, notamment le leader de l’Apareco, Honoré Ngbanda Zambo Ko-Atumba.
Dans une conférence de presse, l’ancien conseiller spécial du Maréchal Mobutu a donné de larges extraits de ce document sans qu’à Bruxelles ou à Kinshasa, l’UE ne lève le plus petit doigt ou oppose un quelconque démenti. Le Phare pour sa part estime qu’au-delà des analyses et commentaires que chacun est naturellement libre de faire, il appartient effectivement au peuple congolais de se faire lui-même un jugement : sur le rôle de la Communauté internationale, sur les véritables intentions de nos dirigeants et leur capacité réelle à développer une ambition de libération et un projet de développement d’un pays devenu avec leur concours – c’est dit dans le texte – le champ d’expérimentation des formules les plus loufoques et le terrain d’expression des rivalités entre puissances moyennes européennes et africaines.

Difficile de savoir si nos dirigeants préféreront les avantages d’un pouvoir réduit à sa portion la plus ubuesque par nos partenaires à un sursaut d’orgueil, de dignité et de nationalisme. Certes, on l’a souvent dit et redit : en RD Congo, le ridicule ne tue pas. Mais peut-on aller plus loin en touchant le fond sans, en définitive, renoncer à son statut d’homme libre créé à l’image et à la ressemblance de Dieu ?
Au minimum, trois grands enseignements ressortent à la lecture de ce document. Un : la Communauté internationale est responsable de l’échec de la transition en RDC. Deux : tout concourt à ce que Joseph Kabila soit le grand vainqueur des élections à venir et, parallèlement, pour que toutes les autres forces politiques s’effondrent avec la décomposition programmée du MLC et la marginalisation du RCD. Trois : il sera difficile de tenir le calendrier électoral, de sorte que, dans la meilleure des hypothèses, les institutions issues des élections ne pourront être installées que vers la fin de l’année. Soit au minimum six autres mois de prolongation.

Complot

La thèse du complot est celle qui se dégage dès les premières notes du document. « Depuis le début de la Transition, la Communauté internationale n’a pas su ou pas voulu s’opposer aux manœuvres dilatoires des dirigeants congolais. De ce point de vue, l’installation au pouvoir, suite à Sun City, des anciens belligérants s’est révélée être une erreur tant elle a favorisé, sur fond de méfiance réciproque, et les pratiques de corruption et de mauvaise gouvernance, et les manœuvres dilatoires (pour) rester au pouvoir coûte que coûte ».
Ce n’est pas un opposant qui le dit. Plutôt celui-là même qui finance le processus de Transition en RDC. Carlo De Filippi ne se donne évidemment pas la peine d’expliquer pourquoi la Communauté internationale se comporte ainsi. Il ne dit pas non plus pourquoi le peuple congolais doit payer les erreurs (Sun City) de la Communauté internationale, pas plus qu’il ne semble s’émouvoir du fait que ce sont les mêmes dirigeants dont il déplore la gestion qui sont les principaux bénéficiaires du processus électoral.
On peut se féliciter que le rapport politique de délégation de l’UE soit versé dans le public au moment où arrive chez nous la septième mission du Conseil de sécurité. Il restera naturellement à savoir ce que la mission pourra en faire : va-t-elle une nouvelle fois se taire et favoriser l’accumulation des facteurs de frustration ou, en revanche, prendre à bras le corps l’équation congolaise ? C’est encore Carlo De Filippo qui déplore la duplicité des partenaires : « Les dirigeants congolais, depuis 2006, ne prennent d’ailleurs plus de gants pour refuser tout dialogue avec la Communauté internationale : de fait les réunions avec l’espace présidentiel et celles des commissions mixtes sont devenues rarissimes et le CIAT préfère diffuser des communiqués relativement complaisants sur les problèmes de la Transition ».

Problème politique

Les Congolais se souviennent-ils avoir déjà entendu un responsable de la Communauté internationale s’insurger contre les risques de dérapage de la Transition ? Alors que les auteurs des manœuvres dilatoires sont clairement identifiés, lorsque l’UE s’exprime c’est paradoxalement pour menacer l’opposition et exercer son chantage financier sur le peuple congolais. Perfidie et complicité. Mais l’aveu, c’est encore Carlo De Filippi qui le signe, sans en tirer les conséquences logiques : « Depuis la promulgation de la Constitution de la IIIè République, le non respect de l’échéance du 30 juin 2006 constitue surtout un problème politique : sur un plan juridique l’article 222 de la nouvelle Constitution permet en effet d’assurer la continuité des institutions de la Transition au-delà du 30 juin 2006 ; toutefois la marginalisation volontaire de l’Udps, semble-t-il appuyée aujourd’hui par une partie de la hiérarchie catholique, pourrait contribuer à compliquer cette nouvelle prolongation de la transition ». Le mot - prolongation – est lâché, mais l’UE s’abstient d’aller plus loin.

Au moins six mois de prolongation

Selon son document, l’UE semble en outre disposer d’informations assez pointues sur les menaces qui pèsent sur le processus électoral. Elle cite l’insécurité croissante dans l’Est de la RDC, les ingérences ougandaises, les atteintes répétées aux droits de l’homme perpétrées par l’armée, la méfiance au sein de l’espace présidentiel, la capacité de nuisance du RCD…
Paradoxalement, pour l’UE, le principal risque de perturbation du calendrier électoral ne se situe pas là. Pas plus qu’il ne faut le chercher chez les opposants. Contrairement au discours officiel, ce sont encore une fois les acteurs institutionnels qu’il faut interroger. « Le principal risque réside dans le fait que cette date (30 juillet, Ndlr) repose sur un enchaînement extrêmement serré des différentes étapes devant conduire aux élections (…) Le respect de ce nouveau calendrier dépendra notamment, non seulement du comportement des dirigeants de la Transition, dont on peut toujours craindre le pire, alors que l’échéance est proche (…) mais aussi de la capacité de l’Afrique du Sud à imprimer, assembler et livrer, en 32 jours, tous les bulletins de vote ». Et de planter perfidement une pique douloureuse dans le jardin de Pretoria : « Or, qu’il s’agisse du recensement de la Fonction publique ou de celui de l’armée, les performances sud-africaines en RDC ont été plutôt mitigées… On a d’ailleurs le sentiment qu’à travers cette opération l’Afrique du Sud qui a parrainé les accords de Sun City a voulu se réinsérer dans un processus qui était jusqu’ici largement européanisé. Cette réinsertion, qui est souhaitable, ne doit pas cependant conduire à ralentir encore le processus ».
En d’autres termes, l’UE qui ne se fait guère des illusions subodore plutôt une manœuvre dans le choix de la date du 30 juillet, fixée par la CEI « sans s’accorder de marge de manœuvre au cas où des difficultés se produiraient dans la réalisation de certaines étapes. Du coup, on peut considérer que la date du 30 juillet n’est pas trop décalée par rapport à une transition qui a duré 3 ans… » Explication : “le choix de la date du 30 juillet 2006 offre le grand avantage de faire démarrer les campagnes législatives et présidentielle avant le 30 juin 2006, le 29 juin exactement, ce qui est psychologiquement très important ».
Au décompte, l’UE est parfaitement consciente que la transition a été de facto prolongée pour au moins six mois, même si elle ne veut pas en tirer toutes les conséquences : « la date d’un éventuel deuxième tour de l’élection présidentielle ainsi que des élections provinciales ne sera annoncée qu’après la publication des listes définitives de candidats aux élections provinciales, dont l’enregistrement vient de commencer. Selon certaines sources, cette date ne pourrait pas intervenir avant la mi-octobre au plus tôt, ce qui risque de renvoyer vers la fin de l’année 2006 la mise en place des nouvelles institutions congolaises », écrit de Filippi.

Election gagnée d’avance

La surprise (sic) du chef, que les Congolais ne vont pas manquer de savourer à la lecture du document de l’UE est l’annonce d’une victoire presque certaine du Chef de l’Etat à la présidentielle. Selon le chef de la Délégation de la Commission de l’UE, « le nombre, sans doute trop important, des candidats qui se présentent soit aux présidentielles, soit aux législatives, devrait paradoxalement avantager Joseph Kabila ». Et de mettre sur le compte du camp présidentiel ce qui pourrait apparaître comme des atouts, mais qui constitue en même temps de graves accusations : l’étiquette « indépendant » qui permet de transcender les clivages ethniques et politiques ; l’accélération de la décomposition du MLC ; la manœuvre de diversion contre le RCD sur l’affaire Minembwe ; la multiplication de candidatures de complaisance ; l’impression de dégager une « force tranquille » ; enfin l’attitude d’une partie de la Communauté internationale donnant l’impression d’avoir pris fait et cause pour Joseph Kabila. Pour la deuxième fois dans son document, l’UE plante une autre pique dans le jardin de la Communauté internationale en séparant d’une part ceux qui s’affichent déjà dans le camp des vainqueurs et, de l’autre, ceux qui tentent de rester neutres. Mais plus grave est l’accusation portée contre le Président de l’Union Africaine, soupçonné de vouloir inciter l’Udps dans le seul but de compliquer la tâche de Joseph Kabila mais, en réalité, de soutenir JP Bemba.
Après la présidentielle, lit-on encore dans le document, Joseph Kabila tiendrait une nouvelle chance avec les législatives : « La multitude de candidatures retenues par la CEI (9632) risque, sans grands partis vraiment structurés, d’accoucher d’un Parlement atomisé, donc faible et, sans doute, à la botte de Joseph Kabila ». Et de lever un coin du voile sur la plateforme présidentielle dont Le Phare s’était déjà fait l’écho en s’attirant une pluie de mises au point pour rire. Pourtant, dans le rapport de l’UE, les personnalités citées n’auraient pas un rôle flatteur ou, à tout le moins, digne de la dimension qu’elles se donnent : « 213 partis et plateformes sont en lice et 17 présentent des candidats dans toutes les provinces du pays. Un grand nombre soutiennent ouvertement Joseph Kabila et présentent 1126 candidats, soit près de 13% de l’ensemble des candidatures (PPRD, MSR de Samba Kaputo et PANU de Futa, sans oublier l’UNAFEC de Kisimba Ngoy qui n’est présente que dans six provinces). D’autres sont là pour marquer les vrais adversaires de Joseph Kabila, en particulier les Forces du Renouveau d’Olivier Kamitatu et Mbusa Nyamwisi qui visent surtout à prendre des voix à la CODECO de Pay Pay à l’Est ainsi qu’au RCD d’Azarias Ruberwa, sans oublier le MLC de Jean-Pierre Bemba à l’Ouest. La promesse de postes de haut niveau peut également favoriser les ralliements, Olivier Kamitatu étant de plus en plus convaincu d’être choisi par Joseph Kabila pour diriger le futur gouvernement issu des élections ».
Du coup, De Filippi entrevoit une recomposition du paysage politique à la gabonaise. Mais aussi et surtout le risque « de donner l’impression à l’électeur congolais que son vote a été détourné ». D’où, se souvient le chef de Délégation de l’UE, l’appel lancé récemment par Mgr Monsengwo : « le peuple et l’opinion nationale autant qu’internationale ont le droit de savoir s’il y a des candidats alimentaires qui sont de simples figurants ou prête-noms et dont la candidature ne sert qu’à induire l’électeur dans l’erreur ». Dernier risque souligné par Carlo De Filippi : la rupture de l’équilibre voulu par les auteurs de la Constitution de la IIIè République en transformant le Parlement en simple chambre d’enregistrement des décisions de la Présidence.

Inclusivité pour rire

Les recommandations faites par l’auteur du rapport confirment ainsi, au mieux l’impuissance de la Communauté internationale, au pire sa complicité. D’où la recommandation consistant à tout mettre en œuvre pour ne pas donner l’impression d’un processus destiné à légitimer par avance (sic) Joseph Kabila. Par ailleurs, les Congolais devraient exiger de savoir comment il sera possible de tenir un calendrier électoral subordonné à plusieurs facteurs extérieurs, et dont on sait désormais qu’il va prolonger la transition au moins jusqu’à la fin de l’année. Mais ce qui fera rire, ou pleurer les Congolais, c’est la définition de l’inclusivité que l’Union Européenne compte proposer à l’Udps. Ainsi le seul parti politique qui a réellement payé de la chair et du sang de ses militants pour que la démocratie soit possible dans ce pays devra se contenter des élections provinciales ! Une nouvelle fois se trouve ainsi confirmée la thèse du complot : d’un côté on ferme les yeux sur la corruption, la mauvaise gouvernance et les manœuvres dilatoires dans le chef des dirigeants, de l’autre on empêche les partis politiques susceptibles de constituer un contrepoids de se présenter aux élections. Un processus à double vitesse qui ne peut s’expliquer qu’à travers le climat affairiste qui conduit la politique en RD Congo.
Pour le reste, force est de se rendre compte que le rapport de Carlo De Filippi ne fait que confirmer les analyses régulièrement faites par des observateurs congolais à la fois sur l’échec de la Transition, le complot international dans lequel évolue la RD Congo et surtout l’exclusion voulue et assumée des forces nationalistes. Dans ce contexte, il est intéressant de noter que tout au long du rapport, la responsabilité des déboires de la transition est partagée entre une Communauté internationale complaisante ou impuissante et les acteurs de la transition qui ont brillé par des manœuvres dilatoires sans être sanctionnés.
Bref, tout porte ainsi à croire que les élections programmées ne visent qu’à légitimer un choix déjà fait et donc à confisquer la liberté des Congolais, tant tout a été mis en œuvre, jusqu’à des candidatures bidons, rien que pour conforter la mascarade.
Enfin, ceux qui, parmi les ténors de la Communauté internationale, ont déjà choisi leur camp au risque de décrédibiliser tout le processus, sont si déterminés qu’ils n’hésitent plus à critiquer le rôle de l’Afrique du Sud et à dénigrer les efforts du Président de l’Union Africaine.
Alors question : jusqu’où cette volonté d’assujettir les Congolais ira-t-elle ? Les forces nationalistes accepteront-elles l’insulte ? La frénésie du positionnement empêchera-t-elle toujours les Congolais – il semble que c’est notre réputation – de voir l’abîme vers lequel court leur pays ?
Plus que jamais, la RDC se trouve face à son destin. Il n’est pas évident, comme à son habitude, qu’elle sache choisir ou qu’on lui facilite le choix à travers des élections corrompues et dévoyées. Déçus, ils n’ont même plus la force de regarder vers cette Amérique où Georges W. Bush avait promis que son second et dernier mandat serait consacré à porter la démocratie de par le monde. Et qui semble avoir oublié son engagement.

Source: le journal le Phare de Kinshasa.

    
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