Interview :
Joseph Kabila à Jeune Afrique Intelligent : « Je
me bats pour gagner… Je gagnerai»
Dans
une interview accordée à Jeune Afrique
Intelligent, le Président de la République,
Joseph Kabila, évoque les questions d'actualité
tant sur le plan national qu'international. Mais
parle également de lui-même. Ci-dessous
l'intégralité de cette interview
Kinshasa , 14.04.2006 | Politics
Vous voici donc candidat à la présidence de
la République. Peut-on en connaître les raisons
?
Joseph
Kabila : C’est très simple. Je n’ai pas
encore achevé ma tâche, qui est de consolider
définitivement la paix dans le cadre d’un pays
réunifié. Et puis, d’après ce que je sais et ce
que je sens, les Congolais souhaitent que Kabila
soit leur candidat
Vous vous
présentez en tant que candidat indépendant
–« candidat du peuple », avez-vous dit. Pourquoi
ne l’avoir pas fait au nom de votre parti, le
Pprd (Parti du peuple pour la reconstruction et
la démocratie) ? Est-ce un désaveu pour cette
formation qui vous est tout entière dévouée ?
Pas du tout. Le
Pprd est loin d’être le seul parti à avoir fait
pression en faveur de ma candidature. Il s’agit
en fait d’un phénomène de masse impliquant
beaucoup d’autres formations. Je ne pouvais donc
pas privilégier l’une au détriment des autres.
Cela dit, le Pprd demeure ma famille politique
au sens strict. Je suis le candidat du peuple,
et ce parti est le parti du peuple : où est le
désaveu ?
Pour
être candidat à l’élection présidentielle, la
caution-non remboursable de surcroît - est sans
doute la plus élevée au monde dans un pays parmi
les plus pauvres du monde : 50.000 dollars !
Cela ne vous paraît-il pas exorbitant et
discriminatoire ?
C’est beaucoup
d’argent, incontestablement. Lorsque le
Parlement a débattu de cette affaire, nous
étions plus que réservés sur ce montant. Mais
c’est la loi.
Quels vont
être vos thèmes de campagne ?
La paix, la
stabilité, la sécurité. De ces trois acquis de
ma présidence, qu’il convient bien sûr de
parfaire et de renforcer, tout le reste dépend.
A commencer par le décollage économique du
Congo.
Quelle
appréciation portez-vous sur le travail de la
Commission électorale indépendante ?
La Cei a
accompli un grand, travail. Inscrire vingt-cinq
millions d’électeurs sur les listes dans un pays
aussi vaste que le nôtre était un exploit.
Certes, sans l’appui de la communauté
internationale, rien n’aurait été possible. Mais
c’est tout de même remarquable.
Si l’on en
croit vos adversaires, le président de cette
Commission, l’abbé Malu Malu, serait, disons,
sous votre influence...
Sous mon
influence, comment ? La Cei est un organe
paritaire où se retrouvent les composantes
politiques et la société civile, dont est issu
l’abbé, le tout sous l’œil attentif de l’Onu. La
Cei est réellement indépendante. L’abbé Malu
Malu aussi.
Votre
objectif est-il de l’emporter dès le premier
tour de scrutin ?
Mon objectif est
d’être élu et bien élu. Au premier ou au second
tour.
Ne
craignez-vous pas de voir apparaître, au cours
de la campagne, des thèmes à risque, comme celui
de la congolité ?
C’est quoi, la
congolité ? C’est quoi ce concept ?
Qui, parmi
les candidats, est un « vrai » Congolais. Et qui
ne l’est pas...
Je vois.
Effectivement, on ne peut exclure qu’à défaut de
programme et de sens des responsabilités
certains soient tentés de glisser sur ce genre
de terrain. L’ethnisme, le tribalisme et la
haine peuvent toujours leur servir de fonds de
commerce. Mais les Congolais ne s’y laisseront
pas prendre.
En êtes-vous
sûr ? Ne faudrait-il pas chercher les voies et
moyens d’empêcher ce type de dérive ?
Il existe des
lois pour cela. Et aussi un code de bonne
conduite.
Ce genre de
campagne vous viserait directement...
Si tel était le
cas, ce serait sans effet. Plus congolais que
moi, ça n’existe pas. Plus patriote non plus.
L’élection
sera-t-elle transparente ?
Certainement.
Avec des milliers d’observateurs et
l’implication massive de la communauté
internationale.
Les
possibilités de contestation des résultats vous
paraissent donc, à priori, limitées.
Très limitées.
Même si, comme vous le savez, nous sommes en
Afrique.
Pas de
mauvais perdants non plus ?
Je ne veux pas
envisager cette hypothèse. Au cas où la maturité
de notre peuple ferait barrage.
Et si vous
étiez battu ?
La démocratie
implique évidemment cette éventualité et oblige
à l’accepter. Ce que je viens de vous dire
n’aurait aucun sens si par principe je la
refusais. Cela dit, je me bats pour gagner. Et
je gagnerai.
Que
pensez-vous de vos principaux adversaires ? Par
exemple : Jean-Pierre Bemba ?
Tant que la Cei
n’a pas annoncé officiellement la liste des
candidats, je n’ai pas d’appréciation à formuler
sur Bemba ou sur un autre. Ma campagne ne sera
d’ailleurs pas dirigée contre tel ou tel, mais
pour le Congo et pour les Congolais. Ce qui
m’intéresse, c’est l’avenir, en aucun cas les
attaques personnelles ou les règlements de
comptes. Et puis, moi, je respecte mes
adversaires, d’autant qu’ils sont tous ou
presque mes aînés.
Et Etienne
Tshisekedi ?
Il est mon aîné
de quarante ans.
Voudriez-vous
le rencontrer ? [Ndlr : cette interview a été
recueillie quelques jours avant la décision,
prise par le leader de l’Udps de ne pas
participer au processus électoral.]
Mais bien sûr. A
une condition toutefois : qu’il n’y ait aucun
préalable à cette rencontre.
Accepterez-vous de débattre avec vos concurrents
?
En cas de second
tour, la loi prévoit un débat radiotélévisé
entre les deux candidats. Je m’y conformerai.
Vous
sentez-vous prêt pour cet exercice délicat ?
A tout moment.
N’avez-vous
pas l’impression que votre pays, votre
gouvernement et vous-même êtes sous tutelle ? La
communauté internationale finance largement le
processus de sortie de crise au Congo. Et l’on
sait qu’en général qui paie commande...
Absolument pas.
Certes, la communauté internationale nous appuie
et participe au financement des élections, mais
elle ne nous dicte pas notre conduite. Si tel
était le cas, je serais le premier à ne pas
l’accepter. Tout ce qu’elle fait ici, depuis le
déploiement des Casques bleus de l’Onu en 1999
jusqu’à la décision récente de la création d’une
force européenne d’intervention rapide, s’est
fait avec notre accord, à notre demande, et
après consultations.
Tous les
jours on presque un conseil, un rapport, une
visite d’inspection : vous n’en avez pas assez ?
Ecoutez. Il faut
avoir l’humilité d’accepter ce que nous sommes :
un pays en situation de post-conflit, encore
largement traumatisé par les guerres. Jusqu’aux
élections, et même au-delà, nous aurons besoin
de toutes les bonnes volontés.
Passons au
bilan, votre bilan de cinq années de pouvoir...
Finalement,je
serai le seul candidat à devoir défendre un
bilan !
Justement :
sur le plan purement sécuritaire, la paix est
loin d’être revenue dans le nord-est du Congo.
Il y a encore
des problèmes, c’est vrai. Notamment dans
quelques localités de la région de l’Ituri,
laquelle mobilise deux ou trois brigades de nos
forces armées intégrées. Nous y faisons face,
avec des capacités d’intervention en voie de
renforcement. Plus au nord, nos troupes ont eu à
affronter des bandes de rebelles ougandais de la
Lord Resistance Army, qui ont franchi la
frontière. Dans le Kivu subsistent toujours des
poches de Rwandais, ex-Far et Interahamwes. En
résumé : oui, il y a encore des problèmes dans
l’est. Et oui, nous sommes absolument déterminés
à les éradiquer.
Avez-vous
réussi à convaincre les autorités rwandaises de
votre détermination ?
Je l’ignore.
Mais je le répète : nous sommes tout à fait
résolus à désarmer ces gens.
Le président
ougandais Yoweri Museveni a affirmé que son
armée n’hésitera pas à poursuivre les rebelles
de la Lra a l’intérieur même du territoire
congolais. Et cela « avec ou sans
autorisation ». Qu’en penses-vous ?
Je crois qu’il
s’agit là de déclarations destinées à la
consommation intérieure. Pour le reste, elles ne
cadrent pas avec les relations de bon voisinage,
c’est le moins que l’on puisse dire.
L’Ouganda
affirme également que le chef de la Lra, le
prophète autoproclamé Joseph Kony, se cache
quelque part avec ses hommes dans l’est du
Congo. Est-ce exact ?
Je n’ai reçu
aucune information qui me permette de confirmer
cela.
Où en est la
formation de la nouvelle armée congolaise ?
Nous avançons
dans le bon sens : intégration de toutes les
composantes au sein de l’armée et déploiement
des nouvelles brigades ainsi refondées et
équipées à travers tout le territoire congolais.
Au 30 juin prochain, dix-huit brigades auront
été formées.
Mais que
valent ces troupes ? Fin janvier, la cinquième
brigade « brassée » opérant dans le Nord-Kivu
s’est pratiquement désintégrée face aux mutins
banyamulenge de Laurent Nkunda.
La cinquième
brigade a connu un sérieux problème de
commandement. Pour le reste, nous pourrions
faire beaucoup mieux, c’est vrai. Mais il faut
tenir compte de nos contraintes, notamment la
nécessité de déployer beaucoup d’hommes en un
temps réduit dans une zone qui s’étend de
l’Ituri au Nord-Katanga, en passant par les deux
Kivus.
Les
différentes factions belligérantes d’hier
n’ont-elles pas conservé leur propre chaîne de
commandement, occulte et parallèle, au sein de
la nouvelle armée ?
Non. Il y a ici,
à Kinshasa, un état-major général intégré des
armées qui est le patron et le seul patron.
Vous-même,
vous avez votre propre Maison militaire au sein
de la présidence...
La Maison
militaire n’est pas un état-major bis, mais un
organisme défini par une loi, laquelle a été
votée par le Parlement de transition. Sa
fonction est d’aider le président en matière de
défense nationale.
Jean-Pierre
Bemba dispose à Kinshasa et dans sa périphérie
d’environ mille cinq cents hommes armés non
intégrés. Cela vous inquiète-t-il ?
Pas
spécialement. Il est prévu que ces éléments
aillent rejoindre des centres de brassage, à
Kitona ou ailleurs, et ce avant les élections.
Le moment venu, nous déploierons dans la
capitale et ses alentours une brigade intégrée
qui sera chargée de sécuriser tout le processus.
La nouvelle
armée congolaise devra compter cent vingt mille
hommes. N’est-ce pas encore trop - et surtout
trop cher ?
Je ne pense pas
que ce soit excessif pour veiller à la sécurité
d’un pays de 2,5 millions de Km² et de près de
soixante millions d’habitants.
Vous disposez
d’une garde personnelle, la Garde républicaine,
forte de douze à quinze mille hommes. Ne
devrait-elle pas en toute logique être refondée
elle aussi ?
Il ne s’agit pas
d’une garde personnelle. La GR est une unité
définie par la loi. Il est donc normal qu’elle
subisse à son tour un processus d’intégration.
Des éléments issus d’autres unités viendront la
rejoindre. Ce mixage est en phase de
planification.
Deux chiffres
significatifs pour l’économie congolaise en 2005
: 6,6 % de taux de croissance et 22 % de taux
d’inflation. Votre commentaire ?
Je suis content,
mais pas satisfait. Souvenez-vous qu’en 2001
l’inflation était de 511 %, et la croissance
négative : c’est dire d’où nous venons. Le franc
congolais est stable depuis 2002 et les
principaux équilibres macroéconomiques ont été
rétablis. Mais il ne s’agit là que
d’indicateurs. La situation sociale, elle, reste
préoccupante.
A combien
s’élève votre dette extérieure ?
A 12 milliards
de dollars.
C’est énorme.
Oui, mais pas
sans issue. Nous avons renoué avec le Fmi et la
Banque mondiale et avons bon espoir que 90 % de
ce montant soient effacés avant la fin de cette
année, dans le cadre de l’initiative en faveur,
des pays pauvres très endettés.
Croyez-vous
vraiment que les Congolais aient confiance en
leur monnaie ? A Kinshasa, le dollar est roi...
A Kinshasa
peut-être. Mais à l’intérieur du pays, la
situation est très différente. Rien à voir le
Zaïre des années 1990, quand il fallait une
brouette de billets pour s’acheter une bière.
Le pouvoir
d’achat du Congolais moyen est de moitié
inférieur aujourd’hui à ce qu’il était lors de
l’indépendance, en 1960. De quoi désespérer...
Disons que c’est
terrible et que c’est un terrible défi que tous
ensemble nous devons relever. Désespérer ?
Certainement pas. Pendant trois décennies, ce
pays a été celui du pillage et de la gabegie,
puis nous avons eu les guerres. Aujourd’hui, l’Etat
investit, l’Etat construit, l’Etat désenclave
des provinces entières comme celle du Maniema,
qui était coupée du monde depuis près de dix
ans. La reprise est là, même si ce n’est pas
encore le décollage.
Plus de la
moitié des compagnies aériennes inscrites par
l’Union européenne sur sa « liste noire », à
cause de leur dangerosité, sont immatriculées en
République démocratique du Congo – soit une
cinquantaine. Que comptez-vous faire ?
Je reconnais que
nous avons de sérieuses lacunes dans ce domaine.
Le gouvernement va donc s’inspirer de cette
liste pour y mettre bon ordre.
Ce n’est pas
la première fois que vous faites cette promesse.
Peut-être. Mais
il y a eu beaucoup de changements de
responsables dans ce secteur, ce qui ne nous a
pas facilité la tâche. Nous sommes également
confrontés à une cascade de priorités - les
élections, la paix, la reconstruction - qui nous
obligent parfois à faire des choix entre ce qui
est vital et ce qui est urgent. Cela dit, je
vous le répète : nous allons prendre le taureau
par les cornes et interdire de vol toutes les
compagnies qui ne répondent pas aux critères de
sécurité.
On vient
enfin de prendre connaissance du rapport
d’enquête parlementaire rédigé par la commission
Lutundula sur les contrats économiques - et
surtout miniers - conclus durant les deux
guerres congolaises, entre 1998 et 2002. Le
constat est sévère : l’Etat a été dépossédé, son
patrimoine pillé, et le gouvernement a laissé
faire. Qu’en pensez-vous ?
Rapport oui,
rapport officiel non, puisqu’il n’a pas été
adopté par l’Assemblée nationale. Pour le reste,
il existe dans ce pays un code minier en vigueur
depuis 2002, dont nous respectons
scrupuleusement les procédures. Avant 2002 ? Des
zones d’ombre existent, sans doute. A l’issue
des élections, le bilan sera fait, contrat par
contrat, concession par concession. Certaines
sociétés, auxquelles des permis ont été octroyés
il y a quatre ou cinq ans, n’ont ainsi toujours
pas démarré leur exploitation. Ce n’est pas
admissible.
Dans l’Est,
le pillage continue, notamment celui de l’or en
direction de l’Ouganda...
Il y a toutes
sortes de trafics : or, cassitérite, coltan vers
l’Ouganda, le Kenya, le Rwanda ou le Soudan.
Mais aussi en sens inverse, celui des armes qui
pénètrent illégalement au Congo, j’en ai
parfaitement conscience. Des lois existent qui
répriment ces activités. Mais leur application
n’est pas chose aisée.
Que
faites-vous pour lutter contre la corruption qui
gangrène les rouages de l’Etat ?
Tout ce que je
peux. Mais le processus, là encore, est long.
Nous avons mis en place une commission paritaire
d’éthique dédiée à ce combat, et la nouvelle
Constitution, promulguée il y a deux mois, donne
à notre justice toute l’autorité et
l’indépendance nécessaires pour cela. Comme vous
le savez, des procédures judiciaires sont en
cours contre d’anciens responsables.
Vous
portez-vous garant de l’honnêteté de votre
entourage politique et familial ?
A cent pour
cent.
Vraiment ?
Je vous mets à
l’aise : si vous avez des informations à me
fournir dans le sens contraire concernant telle
ou telle personne, ne vous gênez surtout pas !
La Cour
pénale internationale vient de recevoir son
premier prisonnier en la personne du Congolais
Thomas Lubanga, dont vous avez autorisé
l’extradition le 16 mars. C’est une bonne chose
?
Pour les
populations de l’Ituri, qui ont perdu cinquante
mille des leurs à cause de chefs de milices
comme Lubanga, c’est une très bonne nouvelle.
Mais Lubanga n’est pas le seul responsable. Il y
en a d’autres.
Qui, par
exemple ?
La Cpi n’est pas
l’unique instance à se préoccuper de l’impunité
au Congo. La justice congolaise aussi. Ainsi,
c’est elle qui détient en prison, à Kisangani,
le chef Kawa et ses lieutenants.
La Cour
pénale a ouvert une enquête concernant le
vice-président Jean-Pierre Bemba et les chefs
militaires de son mouvement. Etes-vous au
courant ?
Je l’ai entendu
dire. Mais, je n’ai encore ni dossier ni élément
à ce sujet.
Si la Cpi
vous demande de lui livrer telle ou telle
personnalité soupçonnée de crimes de guerre,
quelle sera votre attitude ?
Je ne m’y
opposerai pas. L’exemple de Thomas Lubanga est à
cet égard probant.
La période de
transition va bientôt s’achever. Avec le recul
du temps, comment jugez-vous ce régime dit de
quatre plus un - quatre vice-présidents et un
président - sous lequel le pays a vécu pendant
près de quatre ans ? Etait-ce le fruit d’un
accord politique, ou celui d’un pacte de partage
des richesses, une sorte de pacte mafieux ?
C’était le prix
à payer pour ramener la paix et réunifier le
pays. Si 90% du pays est aujourd’hui pacifié et
si des élections sont en passe d’avoir lieu,
c’est grâce à cet accord. Cela dit, je ne nie
pas qu’il ait eu des effets pervers. Le système
mis en place est lourd, bureaucratique, parfois
éléphantesque. Cela paralyse l’action
gouvernementale, et j’enrage souvent de
constater qu’à cause de ces lenteurs nous ne
pouvons faire plus et plus vite pour soulager
les souffrances des Congolais.
Les
politiciens congolais sont très doués pour
parler du passé et du présent, mais on ne les
entend pratiquement jamais parler de l’avenir.
Pourquoi ?
C’est votre
appréciation et je ne pense pas qu’elle me
concerne. Lorsque vous étiez venu me voir en
juillet 2001, je vous avais surtout parlé
d’avenir...
Selon vous, à
quoi ressemblera le Congo dans dix ans ?
A ce qu’il
aurait dû être depuis longtemps. Un pays
puissant, stable. Il sera possible d’y circuler
par route de Kinshasa à Goma et de Lubumbashi à
Gbadolite. L’espérance de vie à la naissance,
qui est aujourd’hui de 49 ans, sera de 55 ans,
voire plus. Le Congo, c’est la Chine de demain
en Afrique. Avec toutes les richesses que nous
avons, notre sous-développement est un scandale
permanent. Mais tout dépend de la période que
nous allions vivre: celle des élections.
Ce qui frappe
également, c’est l’absence de programme des
candidats.
Là encore, je ne
me sens pas visé. Mais votre remarque est fondée
en ce qui concerne certains de mes adversaires,
que je vois déjà bricoler des concepts
empoisonnés tels que la congolité pour masquer
leurs carences en ce domaine. En fait, l’un des
problèmes que nous avons ici tient à la nature
de l’homme politique congolais : sa propension à
recourir à la démagogie et au populisme est à la
fois permanente et inversement proportionnelle à
son sens de responsabilités.
Où en sont
vos relations avec le Rwanda de Paul Kagamé ?
Elles
connaissent une évolution tout à fait positive.
Surtout depuis la mise en place, à Kisangani, de
la cellule tripartite Congo-Rwanda-Ouganda, sous
le parrainage des Etats-Unis, chargée de régler
les éventuels différends entre nous.
Et avec le
Congo-Brazzaville de Denis Sassou Nguesso ?La
présence d’ex-militaires de l’armée de Mobutu
dans ce pays vous inquiète-t-elle toujours ?
La situation est
beaucoup plus claire maintenant. Les ex-FAZ
(Forces armées zaïroises) rentrent peu à peu à
Kinshasa et son intégrées dans les nouvelles
brigades. Entre le président Sassou Nguesso et
moi-même, il n’y a pas de problèmes. Il y a
d’ailleurs toujours eu beaucoup plus de rumeurs
infondées que de vrais problèmes.
Apparemment,
la communauté internationale, et plus exactement
les pays les plus engagés dans le processus de
sortie de crise en Rdc-Etats-Unis, Belgique,
France, Afrique du Sud…-, ont fait leur choix :
leur candidat, c’est vous.
Ah bon ? Vous
m’en informez.
Vous le savez
bien. Ce soutien implicite est-il un avantage ou
un désavantage ?
C’est un couteau
à double tranchant, sans doute. Si ce que vous
dites est exact et si cela procède d’une
appréciation du travail que j’ai accompli, je
m’en réjouis. Mais ce n’est pas la communauté
internationale qui va voter. C’est le peuple
congolais.
Vous avez
bientôt 35 amis. Est-ce que cela vous agace
d’être encore qualifié de « jeune président »?
Un peu. Je ne
suis plus le jeune général que l’on a connu à
Kisangani en 1996 ou à Lubumbashi en 1998.
Depuis dix ans, j’ai accumulé autant de travail,
de stress et d’expérience qu’un homme ordinaire
en vingt ou trente années d’existence. J’ai
énormément mûri et j’ai même déjà quelques
cheveux blancs ! Alors, appelez-moi le président
Joseph Kabila tout court, ce sera mieux.
Vous parlez
le français, l’anglais et, bien sûr, le swahili,
votre langue natale. Mais il vous manque
toujours le lingala, la grande langue de
l’Ouest. Comptez-vous vous y mettre ?
Mais je m’y suis
mis ! Je progresse peu à peu.
Pas assez
vite aux yeux de certains.
Ecoutez. Je
parle le swahili, qui est la langue majoritaire
de ce pays. Je parle le français. Le lingala est
un plus, sans doute. Mais aussi le kikongo, le
tshiluba.
Et pourquoi pas
le ngala, le luba, le songe... Il y a 220
langues au Congo. Ceux qui me reprochent de ne
pas encore maîtriser le lingala parlent-ils le
swahili ? C’est un mauvais débat derrière lequel
on voit poindre à nouveau l’ethnisme et le
régionalisme. Ceux qui l’attisent sont des
pêcheurs en eaux troubles. Je ne veux leur
donner aucune prise, espace. Nous sommes à la
veille des élections, notre situation est
fragile, nous ne sommes pas encore sortis de
l’auberge, tout peut déraper et ces gens
aimeraient faire sauter la maison de
l’intérieur. Ils n’auront pas cette chance.
Il est une
question à laquelle vos compatriotes aimeraient
trouver une réponse : quelle est votre religion
?
Que je sois
catholique, protestant, méthodiste,
kimbanguiste, ce n’est pas cela qui compte. Je
crois en Dieu, je suis chrétien, je lis la
Bible, je prie beaucoup, beaucoup plus que la
plupart des catholiques et des protestants.
L’essentiel est là.
L’Eglise
catholique est une puissance dans ce pays. Quels
sont vos rapports avec sa hiérarchie ?
Ils sont bons.
Tant avec le Vatican qu’avec le cardinal Etsou
et les évêques congolais. Nous échangeons
régulièrement.
Jouera-t-elle
un rôle dans les élections ?
« Rendez à César
ce qui est à César et à Dieu ce qui est à
Dieu », dit l’Evangile. Un rôle ? Oui. Mais
positif.
Vous êtes
père d’un enfant, mais toujours officiellement
célibataire. Dans un pays aussi traditionnel que
le Congo, ne devriez-vous pas accorder votre vie
politique avec votre vie privée, en d’autres
termes, vous marier ?
C’est un tout
petit problème qui en recouvre un autre, plus
fondamental. Depuis une dizaine d’années, je ne
m’appartiens plus. Ce qui compte, c’est mon
pays, c’est mon peuple. J’en suis arrivé à
oublier que j’avais une vie et des obligations
vis-à-vis de moi-même et de mes proches.
Avez-vous un
peu de temps pour vous occuper de votre enfant
et de sa mère ?
Non. Le strict
minimum. Pas assez. Mais le moment est venu, je
pense, de remplir certaines obligations.
A quoi
ressemble l’une de vos journées de travail
ordinaire ?
Je me réveille à
5 heures, je vais au bureau et je rentre chez
moi vers 20 heures. Entre les deux : audiences,
séances de travail, étude des dossiers, réunions
d’état-major, etc. Le dimanche, je respire un
peu. Je surfe sur Internet, je fais du sport, de
la gym, un peu de musculation, j’écoute de la
musique.
J’ai lu
quelque part que vous pratiquiez le motocross.
Le motocross ?
Non, c’est beaucoup trop dangereux. Je fais de
la moto par contre, sur une route de quelques
kilomètres autour de ma résidence.
Quelle
cylindrée ?
1800 cm3.
Une vraie
bête. Vous aimez le risque.
Le risque
calculé, le risque maîtrisé, le risque assumé.
Pourriez-vous
citer un personnage historique que vous admirez
particulièrement ?
Ernesto Che
Guevara.
Pourquoi le
Che ?
Le don de soi,
le sens du sacrifice, l’idéal révolutionnaire.
Certainement pas un homme d’Etat, mais un homme
pur, un homme rare.
Il a pourtant
été très critique vis-à-vis de votre père et de
son maquis de Hewa Bora.
C’est possible.
Mais c’était une autre époque, les années
1964-1965. La situation était confuse, et le
Congo n’est pas l’Amérique latine.
Comptez-vous
faire une campagne électorale tous azimuts, à
travers tout le pays ?
Je vais faire le
maximum et sillonner le Congo avec une priorité
pour les régions que je n’ai pas encore visitées
en tant que président : le Nord-Kivu, le nord de
l’Equateur, des villes comme Kalemie, Manono, et
même chez moi, à Ankoro.
N’y a-t-il
pas me grande disparité de moyens financiers
entre vous et vos adversaires ?
Tous mes
concurrents ne sont pas pauvres, très loin de
là. Pour le reste, oui, bien sûr, il nous
faudrait une loi sur le financement des partis
et des campagnes. Nous en avons débattu au
Parlement mais, face au nombre pléthorique de
partis déclarés et reconnus - 278 très
exactement -, la discussion a vite tourné court.
Qui financer ? Qui exclure ? Où trouver l’argent
nécessaire ? Après les élections, ce point sera
à nouveau à l’ordre du jour et nous le
réglerons.
Si vous
l’emportez, quel type de gouvernement
mettrez-vous en place ?
Que ce soit avec
moi ou avec un autre, un gouvernement
d’ouverture s’imposera. Il ne s’agira évidemment
pas de répéter l’expérience bancale et
paralysante du « quatre plus un », mais de
coopter différentes sensibilités politiques
autour d’un programme clair.
Il y aura des
déçus...
Peut-être. Mais
ils comprendront aisément que rien n’est plus
important pour notre Congo que la stabilité. On
n’organise pas les premières élections libres
dans l’histoire d’un pays pour revenir le
lendemain à la case départ. C’est tout
simplement hors de question.
(Jdn)
Pascal Airault | Le
Potentiel
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