Afrik.com:Vous
travaillez depuis plusieurs années sur les crimes de guerre
perpétrés dans la région des Grands Lacs. Que pensez-vous de cet
assassinat surprenant ?
Jean-Paul Mopo
Kobanda : L’assassinat ignoble de ce grand défenseur
des droits de l’homme n’est malheureusement pas une surprise au
regard des méthodes du régime en place à Kinshasa. Il n’est
qu’une énième personne sur la longue liste d’opposants,
journalistes et défenseurs des droits de l’homme assassinés ces
dix dernières années. Bapwa Mwamba, Serge Maheshe, Didace
Namujimbo, Franck Ngyke, entre autres, ont subis le même sort.
Ces personnes avaient tous pour points communs, leur
détermination à soutenir l’avènement d’un Etat de droit au Congo
et leur indéfectible attachement à leur liberté d’expression
malgré les risques encourus. Seuls les facteurs temporel et
contextuel dans l’assassinat de Floribert Chebeya diffèrent de
ceux commis précédemment.
Afrik.com :
Quels sont ces facteurs ?
Jean-Paul Mopo Kobanda : L’assassinat de Floribert
Chebeya a été perpétré dans un contexte de coup d’Etat manqué
qui devait avoir lieu à la fin du mois de mai 2010, à Kinshasa,
et coïncider avec le voyage de
Joseph Kabila,
à Nice, pour participer au sommet France-Afrique. John Numbi est
soupçonné d’être un des éléments clés du dispositif qui
projetait ce coup de force. Ce n’était pas la première fois que
le nom de John Numbi était associé à un projet de coup d’Etat.
Mais l’analyse des évènements concordants ont fini par
convaincre Kabila de l’imminence du projet. Je vous donne un
exemple : il y a un mois, 17 millions de dollars sortis de la
BCC (Banque
centrale du Congo) et destinés à financer l’équipement
technique destiné aux contrôles biométriques effectués par la
Police nationale ont été logés sur le compte personnel de John
Numbi à Rawbank. Cet argent prêté par la BIAC (Banque
internationale pour l’Afrique au Congo) à l’Etat congolais avec
un taux d’intérêt élevé est gagé sur l’exportation de cobalt.
Seulement 110 ordinateurs (PC) auraient été commandés. C’est
vous dire si John Numbi a de la trésorerie pour soutenir un coup
de force. Quand Joseph Kabila annule au tout dernier moment son
voyage à Nice, il ne lâche plus John Numbi qu’il demande à ses
services de surveiller discrètement. Kabila avait pourtant
confirmé sa présence aux autorités françaises et sa
participation à une réunion sur les Grands-Lacs qui devait se
tenir en marge du sommet avec différents protagonistes, dont le
président rwandais, Paul Kagame.
Afrik.com :
Quel rapport avec Floribert Chebeya ?
Jean-Paul Mopo Kobanda : Il est victime d’un enjeu de
pouvoir entre Joseph Kabila et John Numbi. Son militantisme et
sa défense acharnée du peuple congolais ont fourni à ses tueurs
un prétexte mais ne constituent pas les seules causes de son
effacement.
Afrik.com :
Quelle aurait alors été la motivation exacte de John Numbi pour
le faire assassiner ?
Jean-Paul Mopo Kobanda : En tant qu’Inspecteur général
de la police nationale, John Numbi ne peut tuer d’opposants que
dans l’intérêt du régime qu’il défend et si son chef lui en
donne ordre. Il semble néanmoins qu’un fait médiatique majeur
aurait pu être le facteur déclencheur du coup de force qui se
préparait. Rien ne nous dit avec certitude que M. Numbi est
l’ordonnateur final de l’assassinat car il avait plus à perdre à
tuer Chebeya en lui donnant rendez-vous dans les locaux de la
police nationale qu’à gagner. On n’assassine pas un défenseur
des droits de l’homme « mondialement connu » en lui fixant au
préalable un rendez-vous officiel. N’importe quel apprenti tueur
procéderait autrement. Dans d’autres assassinats politiques, le
régime avait procédé autrement pour atteindre les cibles visées.
On voit bien qu’un piège a été tendu et refermé sur John Numbi,
considéré comme un pilier important du pouvoir kabiliste. Etait-il
devenu encombrant et incontrôlable ?
Afrik.com : Le
colonel Mukala serait passé aux aveux, une autre personne que
M. Numbi aurait pu donner l’ordre d’assassinat ?
Jean-Paul Mopo Kobanda : Arrivé vers 17h00 dans le
bureau du colonel Daniel Mukalay qui a remplacé le célèbre
colonel Raus Chalwe à la tête de la Direction des services
spéciaux de la police depuis 3 ans, M. Chebeya a été aussitôt
étranglé. La consigne n’était apparemment pas de l’intimider. Si
l’ordonnateur de cet assassinat avait voulu laisser suffisamment
de traces compromettantes pour permettre la localisation des
exécutants, il ne se serait pas pris autrement. La tentative de
déguisement de l’assassinat en une aventure extraconjugale qui
tourne mal est aussi grossièrement montée pour ne pas être
crédible.
Afrik.com : Le
gouvernement congolais annonce la suspension de John Numbi et
non son arrestation ? Comment interprétez-vous cette décision ?
Jean-Paul Mopo Kobanda : Il y a deux interprétations
possibles. Face à la gravité de l’acte qui est ici en cause,
soit le gouvernement congolais dispose de plus d’éléments à
charge contre John Numbi et doit le déférer illico devant la
justice et le placer en détention provisoire. Ça, c’est le
travail du procureur général de la République. Mais encore
faut-il qu’il ait les mains libres. Soit il n’y a pas de charges
et cette mesure purement administrative n’a qu’une valeur
symbolique et momentanée pour faire passer la tempête
médiatique… La réalité dépasse ces deux cadres logiques parce
que, jusqu’ici, ce sont exclusivement les services de sécurité
qui diligentent les enquêtes sous la coordination directe de la
présidence de la République. Cette attitude est à analyser au
regard d’une part de la forte pression médiatico-politique tant
au niveau national qu’international qui nécessitait des gages
rapides de justice de la part du gouvernement congolais. D’autre
part, la place que John Numbi a pu se construire au sein du
régime kabiliste ces dernières années est très stratégique. Il
est celui à qui Joseph Kabila confiait des missions délicates
comme les accords avec le CNDP de Nkundabatware, la répression
de Bundu Dia Kongo (BDK) et l’intervention de l’armée rwandaise
dans l’Est du pays. M Numbi a pu ainsi mettre sous son
commandement un important dispositif sécuritaire constitué d’un
bataillon (SIMBA) d’hommes mieux dotés en armement et bien payés
qui n’obéissaient qu’à lui seul. D’ailleurs, je remarque qu’une
fois la décision de suspension de M Numbi a été rendue publique,
sa ferme au Katanga a été perquisitionné e sur ordre de la
présidence et la décision de regrouper les éléments du bataillon
SIMBA éparpillé entre Goma, Kinshasa et Katanga a été ordonnée.
Il est même question de les exfiltrer de la police nationale
pour les réintégrer au sein des forces aériennes, leurs unités
d’origine. Je souligne enfin que Numbi a tissé des liens solides
avec plusieurs chancelleries africaines et occidentales.
L’émotion forte suscitée par l’assassinat de Floribert Chebeya
tant sur le plan national qu’international est un alibi rêvé
pour Kabila pour se défaire d’un pareil allié devenu au fil de
temps encombrant et dangereux pour le régime.
Afrik.com :
Floribert Chebeya avait dénoncé le budget alloué aux festivités
du 30 juin, une raison de plus pour l’assassiner ?
Jean-Paul Mopo Kobanda : Toutes les exactions du régime
kabiliste étaient dénoncées sans ménagement par Chebeya :
répression sanglante de Bundu Dia Kongo, traque des opposants,
corruption,…. Il n’y a pas une seule mais mille raisons pour le
régime kabiliste d’assassiner Floribert Chebeya.
Afrik.com : La
mort de Chebeya ne nuit-il pas plus au régime de Kabila qu’elle
ne lui profite ?
Jean-Paul Mopo Kobanda : La vraie question est à mon
avis : à qui profite le crime ? Pour le moment, le bénéficiaire
s’appelle Joseph Kabila car l’assassinat lui permet de faire
d’une pierre deux coups : se débarrasser d’une part d’un
défenseur des droits de l’homme devenu redoutable pour son
régime et très écouté tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, ça
fait moins des dénonciateurs et décourage ceux qui veulent
suivre le même chemin. De l’autre côté, l’alibi lui est fourni
d’éloigner le danger que commençait à présenter John Numbi.
Seulement, le régime ne pouvait mesurer à l’avance l’émotion
internationale que ce crime allait susciter. C’est peut-être
l’assassinat de trop pour ce régime qui s’en était toujours
sorti impunément jusque-là. En tout cas, l’avènement d’un Etat
démocratique où la vie des citoyens, leurs droits et libertés
sont respectés n’est pas possible en RDC tant que les
assassinats politiques seront systématiquement utilisés comme
arme de dissuasion par le régime.
Source: afrik.com