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Le professeur Kä Mana revient de Goma, parle de la
guerre, de Kabila, de Nkunda
J’ai entrepris d’écrire cette réflexion à Goma, au bord du lac Kivu,
le regard tourné vers les montagnes du Massissi, fief d’une rébellion
face à laquelle les dirigeants de notre pays ont entrepris de faire une
guerre sans merci pour libérer, village après village, le territoire
occupé par Laurent Nkunda. Le Lac est d’une beauté splendide. Le ciel
est souriant et tranquille. Sous le soleil, les montagnes brillent d’une
majesté éclatante et sereine. On a de la peine à imaginer que ce décor
de paradis est livré au pouvoir des armes lourdes, aux tueries barbares
et aux souffrances des populations condamnées à fuir le calme de leurs
terroirs pour errer sur des routes chaotiques en vue d’être parquées
comme des bêtes dans des camps de fortune. Pendant que j’entreprends
d’écrire sur cette guerre entre le pouvoir congolais et la rébellion, le
chef de l’Etat est à Goma. Il a autour de lui ses hauts dignitaires et
son conseil de guerre. Il reçoit constamment les représentants de la
communauté internationale. En même temps, les responsables de la
communication politique du CNDP interviennent sur les ondes des radios
dans des débats avec les autres forces politiques concernant la
situation dans le Kivu. La population dans son ensemble est aussi
embrasée par le vacarme des paroles orageuses, où chaque personne y va
de ses commentaires sur ce qu’il convient de faire pour sortir la région
des calamités qui se sont abattues sur elle. Pour un chercheur venu
comme moi à l’Est du pays dans le souci de comprendre exactement ce qui
s’y déroule, de saisir les ressorts profonds de la guerre du Kivu et de
dégager les enjeux de fond d’une conflagration au premier abord absurde
et honteuse, un séjour dans la ville de Goma transformée en état-major
de l’armée, en centre du pouvoir politique et en haut lieu de la
libération de la parole populaire est d’une extrême importance. Il me
permet de voir la réalité telle qu’elle est, loin des clichés, des
poncifs, des préjugés et des idées reçues, dont les médias inondent les
esprits sans une analyse approfondie des tenants et des aboutissants
d’une situation extrêmement complexe dans ses tensions et dans ses
significations.
J’ai eu la chance, au cours de mon séjour à Goma, d’être entouré de
chercheurs de Pole Institute, une organisation interculturelle qui
travaille pour la paix dans la région des Grands Lacs et mène, depuis
une dizaine d’années déjà, une recherche de grande qualité sur la vérité
de la situation de l’Est dans ses dimensions politiques, économiques,
culturelles, spirituelles et militaires. A ces chercheurs, qui m’avaient
invité à leurs travaux de réflexion et de discussion, j’ai pu soumettre
chaque jour mes observations et mes analyses. Ce sont ces observations
et ces analyses que j’aimerais maintenant partager avec vous aussi, sans
préjuger de l’accueil que vous leur réserverez ni de l’écho qu’elles
auront en vous concernant l’avenir de notre société. L’Est de notre pays
est devenu un sujet tellement passionné qu’il est difficile d’en parler
dans les seules limites d’une recherche raisonnable et lucide. Je m’y
force cependant ici parce que je crois que la recherche de la vérité
vaut plus que les dérives passionnelles qui empêchent de voir ce qu’il y
a lieu de faire quand tous les horizons semblent bouchés. L’esprit
surchauffé d’une fausse évidence Je suis arrivé à Goma, l’esprit
surchauffé d’une évidence qu’un certain discours officiel sur la guerre
du Kivu impose à l’espace public congolais et international depuis
longtemps déjà. Cette évidence voit dans la rébellion de Laurent Nkunda
une aventure ethnique des Tutsi qui défendent leur « tutsité » de pure
hégémonie tribale. Loin d’un Congo oppresseur et tout près d’un Rwanda
protecteur. Le Rwanda dont l’Est de la RDC attise toutes les voracités
de prédation et toutes les ambitions d’annexion d’un territoire
fabuleusement riche sur lequel, dans le désordre actuel, le pouvoir de
Kinshasa ne semble avoir aucune prise réelle. Cela signifie que je suis
arrivé à Goma convaincu, comme beaucoup de nos compatriotes, que Laurent
Nkunda n’est qu’un criminel de la pire espèce, une marionnette de Paul
Kagame dans un projet, profondément maléfique, du dépeçage du Congo au
profit des vautours des conglomérats industriels internationaux qui en
veulent à la RDC et à ses richesses.
Les récits de toutes les atrocités commises par l’armée rwandaise au
Congo depuis la chasse aux « génocideurs » et la marche de l’AFDL sur
Kinshasa; les réalités des viols, des meurtrissures, des massacres et
des assassinats ciblés que le règne du RCD avait élevées en art macabre
de démoralisation et en stratégie machiavélique de destruction psychique
des populations congolaises; la prédation à grande échelle dont notre
pays a été victime de la part d’une certaine élite économique rwandaise
pendant plus de dix ans; tout cela m’avait convaincu que le CNDP n’était
qu’un mouvement d’anéantissement de la nation congolaise au profit du
Rwanda. J’en étais tellement convaincu que je m’attendais à sentir,
partout dans la ville de Goma, une haine « volcaniquement » embrasée
contre Nkunda au sein de toute la population, surtout de la part des
ressortissants des ethnies congolaises qui ont pris l’habitude de
considérer tout Tutsi comme un Rwandais, un ennemi réel ou potentiel, un
traître en puissance et un suppôt d’une mentalité que Pierre Péan a
désignée sous les termes, fortement expressifs, de culture du mensonge
et de la sournoiserie. Cette évidence que je portais en moi et qui me
portait consciemment ou inconsciemment comme elle porte beaucoup de
Congolaises et Congolais n’a pas résisté à l’épreuve de la réalité que
j’ai vue. Plus je rencontre des chercheurs, des universitaires et des
penseurs de l’Est du Congo, plus j’écoute les expatriés et membres de la
communauté internationale directement impliqués dans la résolution des
conflits à l’Est de notre pays; plus j’entends les déclarations
publiques de notre ministre de la Défense et de notre ministre de
l’Intérieur, plus j’écoute les populations dans la diversité et les
tensions de leur interprétation de ce qu’elles vivent, plus il me
devient évident que la grille manichéiste qui voit d’un côté une
rébellion ethnique diaboliquement conduite par Laurent Nkunda au profit
du Rwanda, et de l’autre une armée congolaise immaculée défendant une
cause juste sous l’égide de son innocent président Joseph Kabila, est
fausse et viciée. Elle ne peut pas être de mise comme mode d’explication
profonde des réalités tragiques et destructrices que nos populations
vivent à l’Est du pays. Il faut une autre interprétation, plus
historiquement fondée, plus en prise sur les enjeux de fond, plus
tournée vers une volonté de construire la paix par des solutions
durables et viables, au lieu d’attiser les instincts de haine et les
affects meurtriers au sein des groupes ethniques de l’Est et dans la
mentalité des Congolaises et Congolais. Une telle interprétation devra
pouvoir répondre avant tout aux questions suivantes :
(1) Quelles sont les racines profondes de toute la situation qui
embrase aujourd’hui la région du Kivu?
(2) Quelles sont les dimensions les plus relevantes pour comprendre
les enjeux de la guerre en cours?
(3) A quels problèmes, conscients ou inconscients, cette guerre
peut-elle prétendre être une solution?
Une histoire d’humiliations et de frustrations
Avant tout, il est bon de savoir que nous sommes devant une longue
histoire de frustrations et d’humiliations que les Tutsi congolais
subissent depuis de nombreuses décennies. Confrontés pendant longtemps
au doute systématique sur leur « congolité », soumis aux tracasseries
que ce doute induit dans les démarches quotidiennes comme celles de se
procurer une carte d’identité, de bénéficier d’un passeport, de bâtir
tranquillement sa maison sur sa propre propriété terrienne, d’éduquer
ses enfants en toute sécurité, de vivre sur son propre terroir culturel
local et de pouvoir disposer de droits et de devoirs clairs dans un pays
qui soit vraiment un « pays à soi », les Tutsi du Congo devaient un jour
ou l’autre se trouver en position psychologique d’avoir un leader qui
incarnerait leurs revendications sur la nationalité. Laurent Nkunda
prétend aujourd’hui être ce leader-là, qui refuse l’humiliation et la
frustration, qui veut imposer une « tutsité congolaise » claire,
différente d’une appartenance rwandaise ou d’une provenance burundaise.
Sur cette dimension d’humiliation et de frustration, j’ai été surpris de
voir à quel point, même dans la manière dont ce rebelle est désigné dans
les médias congolais, son nom réel est différent de celui par lequel il
se désigne lui-même et se fait appeler par son entourage. Je suis arrivé
à Goma convaincu que l’homme s’appelait Nkundabatware, ou Nkunda
Batware, selon les différentes graphies que l’on trouve dans les
journaux et la littérature congolaise. J’étais aussi convaincu qu’il
était un sujet rwandais que les récentes péripéties militaires de l’AFDL
et du RCD ont conduit sur le territoire congolais pour détruire la
dictature mobutiste et instaurer un régime exclusivement pro-rwandais. A
Goma, j’apprends que l’homme s’appelle en réalité Nkunda Mihigo.
J’apprends que son grand-père a été un chef coutumier destitué par les
colons belges, sur le territoire congolais même, pour des raisons de
géostratégie tribale. J’apprends que les accointances du rebelle avec le
Rwanda relèvent de la quête d’une visibilité citoyenne que le Congo ne
garantissait plus aux Tutsi de son pays. J’apprends qu’il se bat pour
que les siens aient, comme toutes les tribus congolaises, une
reconnaissance officielle garantie par des droits et des devoirs
concrets.
A entendre les militants qui le soutiennent dans cette bataille
contre les frustrations et les humiliations, Laurent Nkunda Mihigo
serait l’incarnation de leurs revendications historiques pour lesquelles
ils sont maintenant prêts à verser leur sang, pour ne plus être des
citoyens de seconde zone dans un pays qu’ils considèrent comme le leur,
aussi. Je suis étonné de voir que cet enracinement historique de la
guerre actuelle de l’Est n’attire pas suffisamment l’attention des
analystes dans un pays comme le nôtre. Une terre dont les humiliations
et les frustrations ont déjà créé des héros dans notre imaginaire
politique et social national, comme Patrice Emery Lumumba et Pierre
Mulele. On rétorque toujours que les Tutsi congolais occupent des places
de choix dans la géographie sociopolitique congolaise, qu’ils ont été
choyés par le régime de Mobutu et qu’ils ont bénéficié de l’aventure de
l’AFDL pour s’enrichir et pour piller le Congo et le mettre à genoux
devant le Rwanda. Ce discours n’a-t-il pas envenimé les conflits tribaux
à l’Est au point de semer, dans les esprits, une mentalité de pogroms
qui a poussé certains Tutsi à prendre une posture d’autodéfense qui
donne à la rébellion actuelle la force idéologique d’une légitime
défense? Il me semble urgent de considérer les problèmes de ce point de
vue pour régler un contentieux historique profond sur lequel il n’est
pas bon de faire l’impasse. L’histoire des migrations en Afrique
centrale est d’une telle complexité qu’il serait irresponsable de ne
donner pour horizon aux Tutsi congolais que le Rwanda, pays qui les
considère en réalité comme des Congolais dont le destin devra se forger
au Congo. Il faudrait plutôt comprendre que la lutte de ces hommes et de
ces femmes contre l’humiliation et la frustration n’est pas une lutte
alimentée par une étroite mentalité tribaliste, ethniciste et
diaboliquement destructrice, mais une lutte essentiellement et
éminemment politique au cœur du Congo : une lutte pour la reconnaissance
des droits fondamentaux et des devoirs essentiels sans lesquels il n’est
pas d’humanité possible pour un individu ou pour un peuple.
Faute d’avoir compris que les racines de la guerre de l’Est
s’enfoncent dans le sol d’une histoire de frustrations et d’humiliations
que nous devons résoudre par un nouveau dialogue sur les droits de tous
les Congolais sur le sol congolais, nous en sommes réduits, rébellion
comme pouvoir de Kinshasa, à recourir au moyen le plus archaïque et le
plus inhumain pour résoudre ce type de conflits : la guerre. Dans l’état
actuel du développement de la civilisation humaine, ce type de conflits
pour les droits et les devoirs des personnes et des peuples devrait se
régler d’une autre manière : par une politique de civilisation, par une
politique d’humanité, par une politique de l’intelligence et du bonheur
partagé. Ces politiques ont plusieurs noms : négociation, dialogue,
coopération, collaboration, harmonie, recherche du bien commun, prises
en charge de revendications légitimes et quêtes de solutions qui
sauvegardent les intérêts de tous et toutes. Quand comprendrons-nous
cela en République démocratique du Congo? LES DÉÇUS DE L’AFDL Il y a
plus. Alors que je ne m’attendais à rencontrer comme membre du CNDP que
des Tutsi « bon teint bon genre », « minces, grands de taille et clairs
de peau », selon la mythologie officielle bien établie, j’ai été surpris
de me trouver, dans mes rencontres, face à des hommes et des femmes de
plusieurs horizons ethniques de l’Est du pays, du Sud comme du Nord
Kivu, qui me parlaient au nom de Laurent Nkunda Mihigo et donnaient de
sa lutte une dimension au-delà de l’ethnie. Ces hommes et ces femmes
parlaient aussi au nom d’une profonde frustration et d’une insupportable
humiliation. Ils parlaient au nom des militaires congolais qui ont suivi
Anselme Masasu et qui ont été témoins de son calvaire, de son
emprisonnement et de sa liquidation physique. Ils ont erré comme des
pauvres hères, se sont retrouvés dans les prisons rwandaises et sont
retournés comme des épaves dans leur Kivu natal, pour se retrouver
abandonnés de tous, alors que leur contribution à l’effondrement du
pouvoir mobutiste a été décisive. Ces hommes ont compris que leur destin
ne pouvait pas s’accomplir dans l’armée nationale congolaise : une armée
misérable et pitoyable à leurs yeux, dont les militaires sont soumis à
des conditions de sous-humanité, de misère infinie et d’anéantissement
de leur dignité d’hommes et de soldats. L’horizon pour vaincre les
frustrations et les humiliations, ces hommes et ces femmes de troupes
l’ont trouvé chez Laurent Nkunda Mihigo et dans son armée, une force
« impressionnante de discipline et d’organisation », selon l’expression
du chargé de communication au CNDP.
Quand des militaires qui ont participé à toutes les péripéties de
notre histoire récente décident de plein gré de rejoindre Laurent Nkunda
dans les montagnes du Massissi et refusent de courir vers l’armée
nationale, il faut comprendre que leur geste éclaire une autre racine de
la guerre de l’Est : la place de l’armée dans la recherche des solutions
aux problèmes du Congo, ou plutôt l’absence de son rôle décisif dans le
processus qui a conduit à la transition « 1+4 » comme dans celui d’où a
émergé la troisième République. Aux yeux de Laurent Nkunda Mihigo, sa
rébellion actuelle est, historiquement parlant, la conséquence d’une
gestion catastrophique des négociations qui ont mené la RDC à son ordre
politique actuel. Ces négociations ont été orchestrées, modulées et
managées par les politiciens, sans que les militaires, qui sont au cœur
de nos guerres, ne soient associés de manière clairement décisive.
D’avoir pensé la sortie de crise sans prendre en compte les intérêts
profonds de nos militaires a conduit à la clochardisation de ceux-ci et
à la constitution des groupes armés en pagaille, qui sont devenus le
vivier des rébellions de toutes sortes. Le CNDP puise dans ce vivier,
comme d’autres mouvements dont l’Est de la RDC est infesté actuellement.
Quand on propose à ces groupes armés d’être « mixés » ou « intégrés »
dans les FARDC telles qu’elles sont aujourd’hui, on n’offre pas une
solution viable qui tienne compte de la dignité et des attentes
profondes de ces personnes. Celles-ci savent que l’armée congolaise est
un « foutoir », un « mouroir », « une force négative dans le conflit du
Kivu », comme l’a dit un haut représentant de la communauté
internationale que tout le monde connaît à Goma. Elles savent qu’elles
ne trouveront jamais dans le mixage et l’intégration les vraies
solutions à leurs espérances, tant que l’ordre politique qui règne en
RDC est celui de la marginalisation de l’armée. Et elles savent
qu’actuellement s’opère en douce l’élimination de certains officiers
ressortissants des régions indésirables. De quelle garantie
disposent-elles pour entrer dans une armée nationale qui risque de les
décimer à plus ou moins brève échéance? Chez elles, le manque de
confiance en l’armée nationale existante et la méfiance à l’égard d’une
politique bâtie sans la participation profonde des militaires qui ont
conduit l’AFDL à Kinshasa attise une envie de revanche et de vengeance.
Une multitude de soldats venus de l’Est, et non pas seulement les Tutsi
rwandais, qui ont libéré Kinshasa, rêvent d’une nouvelle libération.
Sachant comment la première libération s’est modulée, avec le soutien du
Rwanda et l’appui de l’Ouganda, ils ont l’ambition de voir les mêmes
causes produire les mêmes effets. Apparemment, nos autorités congolaises
le savent aussi. Leur discours public est toujours tourné vers
l’accusation de Kigali chaque fois que la guerre éclate à l’Est, au lieu
d’être tourné vers les possibilités de résoudre les problèmes par un
dialogue congolais interne, quitte à se servir de Kigali comme
intermédiaire et facilitateur, ainsi que l’a fait Laurent Gbagbo avec
Blaise Compaoré dans la crise ivoirienne. Je crois que la question de
nos militaires, de leur statut, de leurs conditions matérielles et de
leurs attentes humaines légitimes devrait être désormais considérée
comme une des dimensions essentielles de la résolution du conflit de
l’Est, si nous ne voulons pas que le vivier actuel de frustrations et
d’humiliations alimente pour longtemps encore le CNDP. Mais le
voulons-nous vraiment dans les hautes sphères du pouvoir congolais?
FASCINATION DE CERTAINS INTELLECTUELS
S’il n’y avait que cette catégorie de militaires qui rejoignent le
mouvement de Nkunda, je n’aurais pas été si ébranlé dans ma conviction
selon laquelle ce mouvement n’est qu’une aventure militaire tutsie
destinée à dépecer le Congo au profit du Rwanda. J’ai vu aussi des
intellectuels, des universitaires et des chercheurs appartenant à des
horizons ethniques différents partager la lutte du CNDP à un plan
purement politique : comme une alternative au désordre congolais actuel
et aux dérives de despotisme que le régime de Joseph Kabila Kabange nous
impose de plus en plus. Dérives visibles dans la neutralisation de
l’UDPS, parti de non-violence par excellence, et dans la marginalisation
du MLC, mouvement qui a pourtant accepté de jouer tout le jeu d’une
opposition constitutionnelle et légale. Pour ces intellectuels,
chercheurs et universitaires, la troisième République congolaise n’a pas
tenu les promesses d’une véritable démocratisation du pays. C’est une
République dont les ressortissants de certaines régions se sont taillés
la part du lion dans la gestion et l’administration de la nation, en
cassant les ressorts d’une véritable fraternité nationale au nom de
laquelle Mobutu a été renversé. Lorsqu’ils cherchent de quel côté une
alternative crédible peut venir, ces hommes et ces femmes ne la voient
ni du côté de l’UDPS, parti apparemment vaincu, ni du côté du MLC,
mouvement anémié dans son organisation même. Il ne reste que le CNDP,
plate-forme d’une nouvelle idéologie de la fraternité des humiliés, des
frustrés et des déçus de la troisième République. Vue sous cet angle, la
guerre actuelle du Kivu est la facture impayée de notre troisième
République : le fruit de son déficit de démocratie et de bonne
gouvernance, le résultat de ses velléités despotiques et de
l’accaparement du pouvoir réel au Congo par les ressortissants du
Katanga et du Maniema.
Si les choses continuent comme elles sont, la clarification des
enjeux réels du combat de Nkunda Mihigo attirera vers cet homme beaucoup
d’autres intellectuels, universitaires et chercheurs. Son combat aura de
plus en plus une envergure nationale, comme je le sens profondément
maintenant. J’ai été impressionné par le portrait que beaucoup
d’universitaires de Goma, qui connaissent Nkunda, m’ont fait de lui.
Certains d’entre eux ont quitté leur emploi, leurs cabinets de travail
et la sécurité de leur situation matérielle pour le rejoindre dans les
montagnes du Massissi. Beaucoup partagent le sens de sa lutte et
l’horizon de son ambition nationale. Pourquoi? Parce que l’homme, selon
eux, fascine. Bien que n’ayant pas accédé aux sphères mirifiques du
savoir universitaire, il fascine par la rigueur de son discours sur la
situation du Congo, par la force de sa foi dans les droits des personnes
et des ethnies en RDC, et par sa volonté de construire une fraternité
autour d’un bonheur communautaire que le pays ne connaît pas dans ses
divisions profondes actuelles. Si cette personnalité du leader du CNDP
arrive à rayonner suffisamment au-delà du cercle de ses adeptes et de
ses militants pour atteindre de plus en plus le vaste champ de ceux et
celles qui veulent un Congo nouveau, sa lutte pourra acquérir une autre
dimension et devenir concrètement dangereuse pour le régime en place.
Sans la MONUC d’ailleurs, il est presque certain que l’Est du pays
serait déjà entre les mains de Nkunda Mihigo et la marche sur Kinshasa
aurait commencé. Obnubilés par la phraséologie guerrière officielle,
beaucoup de nos compatriotes ne connaissent pas cette réalité et se
laissent abusés par l’idéologie anti-rwandaise qui ne va jamais, chez
nous, jusqu’à la volonté de construire un nouveau Congo auquel le Rwanda
n’oserait jamais s’attaquer sans encourir d’irrémédiables dommages
politiques, matériels et militaires.
L’HYPOTHÈQUE FDLR
Dans la situation actuelle du Kivu, la question des FDLR est une
épine dans les relations entre notre pays et le Rwanda. Devenus un Etat
dans l’Etat, ces anciens militaires de l’armée rwandaise au temps de
Juvénal Habyarima, servent notre propre cause dans la méfiance que nous
éprouvons face à notre voisin de l’Est et attisent de la part de ce
voisin un doute profond sur notre volonté d’être en paix avec l’actuel
pouvoir à Kigali. Avec les FDLR, le Congo donne un prétexte en or à
l’armée rwandaise qui se sent le devoir d’assurer la sécurité de ses
citoyens face à d’éventuels agresseurs. Il permet aussi au Rwanda de
s’appuyer sur la rébellion de Nkunda pour déstabiliser le pouvoir de
Kinshasa et agiter comme une épée de Damoclès la perspective d’un
renversement de régime, à Kinshasa même. Dans la célèbre interview qu’il
a accordée à Colette Braeckman, Paul Kagame a été clair à ce sujet : il
a fait comprendre à Joseph Kabila Kabange que sa stratégie guerrière
actuelle lui reviendra en pleine figure, comme une catastrophe
irrémédiable. Ce n’est pas une simple prophétie de malheur. C’est une
menace à peine voilée, dont le sens est lié au soutien que Kinshasa
accorde aux FDLR en les laissant vivre sur son territoire comme un Etat
dans l’Etat, avec la force de lever l’impôt, de discipliner la
population, d’en enrôler les milices et de servir de force d’appoint à
une armée congolaise sans colonne vertébrale, comme l’Angola l’avait
fait il y a quelques années au profit du pouvoir de Laurent Désiré
Kabila, lorsque le Rwanda chercha à le renverser à partir du Bas-Congo.
Tant que notre pays ne comprendra pas que nous n’avons aucun intérêt à
nous encombrer de FDLR et qu’il ne nous sert à rien de donner à Nkunda
une arrière base sûre que serait en permanence le Rwanda, nous n’aurons
pas une vision stratégique cohérente pour la construction de la paix.
Nous risquons de nous embourber dans une situation où la guerre appelle
la guerre comme « l’argent appelle l’argent ». C’est ce cercle vicieux
qu’il faut casser par le courage des négociations directes avec Nkunda,
qui est aujourd’hui demandeur; comme avec le Rwanda, qui laisse la porte
ouverte pour discuter une paix globale dans la région des Grands Lacs, à
partir de la construction d’une communauté économique viable et
crédible. Dans ce schéma, il est temps de discuter le désarmement et la
démobilisation des FDLR et du CNDP comme opérations concomitantes. Il
est temps de le faire dans la perspective de la constitution d’un nouvel
ordre militaire pour la sécurité générale de la Région avec, dans chaque
pays, une armée nationale digne de ce nom, qui travaille non pas pour
agresser et déstabiliser les voisins, mais pour solidifier l’espace
d’une paix commune, socle d’un développement solidaire. N’est-il pas
temps d’oser cette perspective, au lieu de s’enliser dans une guerre qui
n’apporte rien à notre pays?
L’HÉRITAGE COLONIAL ET LA RESPONSABILITÉ DES POUVOIRS PUBLICS
CONGOLAIS
On ne comprend rien à la situation de l’Est de la RDC si l’on ne
remonte pas jusqu’à la période coloniale pour redescendre jusqu’au
contexte politique et géostratégique de la région des Grands Lacs
aujourd’hui. Pendant la période coloniale, les autorités belges ont mis
sur pied un ordre de division tribale qui a attisé des haines dont nous
payons le prix aujourd’hui. Avec leur politique de soutien à certaines
tribus et de dépréciation de certaines autres au profit des intérêts de
la métropole, elles ont déstructuré de solides chefferies
traditionnelles, elles en ont détruit les fondements et la crédibilité,
semant ainsi les graines des antipathies qui ont empli les cœurs, les
consciences et les esprits. Après les indépendances, le drame des
massacres successifs au Rwanda, dont le génocide a été le point d’orgue,
conduisit le gouvernement congolais à une politique de nationalité sans
cohérence entre le droit du sol, le droit du sang, et le droit du cœur
et de l’esprit. Ce dernier droit désigne l’opportunité, pour un
étranger, de s’intégrer par choix, dans une communauté historico-sociale
qu’il désire prendre comme espace d’accomplissement et lieu
d’épanouissement de son destin. C’est cette incohérence qui hypothèque
toujours aujourd’hui la condition des Tutsi congolais que l’on croit
être tous des Rwandais venus sur notre terre à partir des pogroms de
1959, alors que beaucoup d’entre eux vivaient sur le sol congolais aux
temps coloniaux et même avant la catastrophe de la Conférence de Berlin.
Même parmi ceux qui sont venus à l’occasion des dramatiques événements
de 1959, beaucoup ont fait le choix d’être congolais. Ils ont voulu
construire leur vie au Congo. Ils se sont intégrés dans notre nation et
y ont vécu comme de Congolais à part entière jusqu’à la tragédie du
génocide et à la marche de l’AFDL sur Kinshasa.
Le long règne de Joseph Désiré Mobutu n’a pas réglé la question de la
nationalité de ces concitoyens tutsi qui n’eurent pas besoin de déclarer
publiquement leur appartenance à notre nation, tellement cela allait de
soi. Quand les autorités congolaises issues de l’aventure de l’AFDL
s’engagèrent dans la chasse au Tutsi comme traître, la débandade
généralisée qui s’ensuivit nous fit perdre de vue que beaucoup de ceux
que nous pourchassions comme étrangers étaient nos propres compatriotes.
Le faciès devenu un critère de nationalité, nous poussâmes certains de
ces compatriotes vers le Rwanda et précipitâmes certains autres dans la
lutte armée, avec la visée de reconquérir leur nationalité par la force.
Le paradoxe dans tout cela est qu’au moment même où tout Tutsi est
soupçonné d’être un ennemi de la nation congolaise, le soupçon de
« rwandaïté » pèse sur certains dignitaires à la tête de l’Etat, sans
que ceux-ci se sentent de quelque manière que ce soit traîtres à la
nation congolaise. On est ainsi dans une nationalité à géométrie
variable, dont les pouvoirs congolais se servent sans décider une fois
pour toutes qu’en matière de nationalité, le droit du sol, le droit du
sang et le droit du cœur et de l’esprit s’équivalent et fondent le
destin commun de tous les membres d’une communauté historico-sociale. Il
faut lever cette hypothèque pour que la cause tutsie devienne une cause
nationale assumée par toutes les Congolaises et tous les Congolais, loin
d’épuisants conflits qui permettent au Rwanda de s’ingérer dans notre
politique et dans notre géostratégie sous des prétextes que nous lui
offrons sur un plateau en or. Nos pouvoirs publics ne peuvent-ils pas
engager notre pays sur la voie de la pacification des cœurs et des
esprits, afin d’ établir avec tous nos voisins des relations de
développement viable, fondée sur une supranationalité régionale qui nous
permettrait tous et toutes de nous sentir chez nous partout dans les
pays des Grands Lacs?
L’AMBIGUÏTÉ DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE
Les conflits actuels qui déchirent l’Est de notre pays sont liés à
des enjeux mondiaux que tout le monde connaît. Depuis la décision du
président William J. Clinton, de casser la dictature de Mobutu et de
baliser la route du Rwanda comme puissance régionale, jusqu’à la
politique de la renaissance africaine selon la vision américaine, dont
Paul Kagame devait être l’un des parangons en Afrique centrale, la
perspective d’un dépeçage de la RDC est toujours dans l’esprit de
certains membres de ladite communauté internationale. Quand bien même il
ne s’agirait pas d’un démembrement politique du Congo, il est de plus en
plus clair que nos richesses sont, de facto, partagées par des groupes
étrangers, avec la complicité de nos propres compatriotes qui se sont
soit arrogés les droit de contrats léonins avec des conglomérats
mondialisés, comme au Katanga, soit lancés dans l’occupation des
portions du territoire national qu’ils administrent à leur profit, comme
dans le Kivu. Cette dimension économique de la guerre de l’Est doit être
prise en compte comme substance essentielle du conflit et perspective
fondamentale de sens qui fait perdurer les conflagrations. Nos voisins,
qui connaissent l’inépuisable richesse de notre sol et de notre
sous-sol, et qui savent aussi à quel point nous sommes désorganisés,
divisés, démoralisés et impuissants, ne se privent pas d’ambitionner de
devenir maîtres chez nous ou d’étendre peu à peu, leur empire sur les
richesses de certaines régions de notre nation. L’Ouganda vise le Lac
Albert, l’Angola a déjà la région de Kahemba, le Rwanda ne désespère pas
un jour de discipliner tout l’Est à son profit, même si actuellement son
projet de siphonage des richesses congolaises de façon visible et
impériale bat de l’aile face au désaveu qu’il subit de partout dans le
monde.
Sachant tout cela, la communauté internationale aurait dû prendre des
mesures dans les hautes instances des Nations unies pour éviter au Congo
le destin des guerres attisées de l’étranger et des conflits envenimés
par la voracité prédatrice des conglomérats mondiaux. Rien ne se fait
dans ce sens. Les initiatives de construction de la paix ne sont pas
soutenues avec vigueur. Aucune pression internationale ne s’exerce
réellement ni sur les dirigeants congolais dans leurs dérives
despotiques, ni sur les diverses rébellions qui fragilisent le pays, ni
sur les Etats voisins qui lorgnent vers les richesses de la RDC, ni sur
les conglomérats financiers qui tirent profit des troubles actuels, ni
sur les vendeurs d’armes qui nous bercent de douces illusions d’une
victoire militaire facile sur nos ennemis. A la place d’une telle
pression, nous avons une présence onéreuse de la MONUC qui sert de force
du statu quo devant des belligérants auxquels elle n’offre que des plans
dérisoires de sortie de crise, sans une volonté décisive de paix dans la
région des Grands Lacs. On comprend pourquoi le ministre congolais de la
Défense traite la MONUC de tous les noms d’oiseaux de proie pendant que
Laurent Nkunda la prend pour une empêcheuse de progresser en ligne
droite vers Goma et vers Kinshasa. On comprend surtout pourquoi la
population hésite à lui faire confiance à l’Est du Congo et exige des
initiatives de paix plus crédibles qu’une présence militaire sans
pouvoir d’intervention réelle, même quand les populations sont
manifestement des cibles faciles pour les belligérants. Cette posture de
la MONUC montre à quel point la communauté internationale n’a aucune
politique claire sur le Congo, surtout dans le domaine de l’exploitation
des richesses congolaises par des conglomérats qui instrumentalisent nos
compatriotes pour des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Si nous
attendons notre salut d’une telle communauté apathique et indifférente à
notre sort, « nous dormons sur les œufs pourris », comme on dit au
Kasaï. Nous ne pourrons obtenir rien d’autre qu’un état de guerre sans
fin, ou un état de « ni guerre ni paix », qui ne deviendra jamais une
base pour le développement, la renaissance et la résurrection de notre
pays.
L’initiative de la paix devra venir de l’intérieur de nous-mêmes, du
fond de notre propre volonté de paix, afin que nous devenions
suffisamment forts, suffisamment unis et suffisamment organisés pour
nous faire respecter par nos voisins et nous faire craindre, si cela est
nécessaire à la paix de braves et à la construction de la communauté des
pays des Grands Lacs, notre horizon de coopération politique,
économique, sociale et culturelle pour le développement solidaire. Cette
bataille de la paix ne vaut-elle pas plus que toutes nos guerres qui
font inutilement couler le sang congolais sous le regard indifférent de
la communauté internationale? Osons la paix, construisons le bonheur
solidaire. Les éléments d’analyse que je viens de mettre en lumière
devraient nous pousser, nous Congolaises et Congolais, à chercher des
solutions à la tragédie de la guerre de l’Est dans une approche
intelligente et lucide de nos problèmes. Une approche capable de mettre
le doigt sur les ressorts profonds qui peuvent nous servir d’énergie
pour la paix et d’orientations pour le développement. Ces ressorts
devraient être suffisamment solides pour nous rendre capables d’agir
vigoureusement sur nous-mêmes et d’influer sur les cours des événements,
à partir de nos intérêts propres et de notre volonté de construire un
espace de paix et de développement dans la région des Grands Lacs. Le
premier ressort, c’est de rassembler toutes les forces politiques et
socioculturelles congolaises dans une démarche commune d’aménagement
d’un espace démocratique crédible, où toutes les personnes, toutes les
tribus, toutes les ethnies et toutes les cultures de notre pays trouvent
leur place et promeuvent leur capacité de créativité dans des terroirs
décentralisés, profondément créatifs.
Nous devons le dire et le redire sans relâche : la voie d’une sortie
véritable de la guerre est la voie de la démocratie décentralisée, qui
permettre à chaque tribu, à chaque province et à chaque région de se
bâtir en toute sécurité un destin avec une part importante des revenus
de son propre sol et de son propre sous-sol. Le quota de 40 pour cent
que garantit notre Constitution est un ratio de mon point de vue
raisonnable Le deuxième ressort est lié au premier : il concerne la
capacité de chaque terroir à organiser son propre développement dans la
force commune du développement national. La solidarité de nos terroirs
dans la promotion humaine est la base d’une paix véritable. Sans la
confiance de chaque tribu, de chaque province et de chaque région dans
ses possibilités réelles de développement, nous continuerons à attiser
des haines qui deviendront de plus en plus ataviques et nous
exacerberons des antagonismes ethnico-tribaux qui verseront dans des
nouvelles rébellions, avec le risque de devenir un nouveau Liberia, une
nouvelle Sierra Leone ou une nouvelle Côte d’Ivoire en pleine Afrique
Centrale. Le troisième ressort, c’est la confiance que notre éthique
politique doit pouvoir inspirer à nos voisins à partir de notre capacité
de nous organiser non seulement militairement, mais aussi économiquement
et politiquement, dans le refus de toute logique de la guerre, dans
l’option pour une démocratie non-violente, qui ne compte que sur la
force de la vérité et le souci de la promotion humaine et du bonheur
communautaire. Le quatrième ressort, c’est notre capacité à montrer à la
communauté internationale que nous visons une politique d’intérêt
national bien compris. Une politique de lutte déterminée contre la
misère, contre les précarités, contre les abandons sociaux et contre les
fractures matérielles entre citoyens, entre tribus, entre provinces et
entre régions. Une telle politique tendrait à refuser de consacrer
d’énormes sommes d’argent dans l’achat des armes pendant que notre pays
souffre manifestement du manque d’infrastructures routières, éducatives,
sanitaires et socioculturelles. Une nation qui choisit cette voie du
bonheur de sa population ne peut pas devenir facilement la proie de ses
voisins. Un gouvernement qui s’engage sur cette piste ne peut pas avoir
peur d’une quelconque rébellion en son sein. C’est parce que nous avons
opté pour une politique du mal que le mal s’est emparé de notre espace
national pour en faire un espace d’anéantissement de l’humanité.
LA PAIX NÉGOCIÉE EST PLUS FÉCONDE QU’UNE VICTOIRE DESTRUCTRICE
Je regarde de nouveau l’eau tranquille du Lac Kivu et je tourne les
yeux vers les montagnes imperturbables du Massissi en pensant à vous qui
lisez ce texte. Vous vous demandez sûrement en quoi la voie que je
propose ici pourra permettre à nos princes du pouvoir à Kinshasa de
chasser Nkunda de ces montagnes du Massissi, d’empêcher qu’il s’empare
de ce beau lac magnifique de splendeur, de neutraliser le Rwanda dans
ses instincts belliqueux ou de faire reculer l’Ouganda dans ses
ambitions de s’emparer seul des richesses du Lac Albert. Vous vous
demandez sûrement aussi pourquoi une bonne guerre, menée une bonne fois
pour toutes avec une artillerie lourde et une vigoureuse couverture
aérienne pour en finir avec la rébellion, ne serait pas plus efficace
dans la situation actuelle que des considérations éthiques et politiques
dans un contexte où notre pays est inutilement divisé et nos populations
profondément meurtries. Sensible à la colère des faucons de notre
gouvernement, aux souffrances quotidiennes de nos concitoyens dans des
camps de fortune ou au discours des « va-t-en-guerre » nationalistes qui
veulent en découdre avec Nkunda dans une conflagration finale qui
l’écraserait totalement et pour toujours, vous vous demandez pourquoi
nous devons perdre du temps à traiter avec un homme dont les détracteurs
disent qu’il n’est pas fiable et qu’il a son propre agenda différent de
toute perspective de paix, comme j’entends dire par certains ici à Goma
même, au sujet de l’attitude négative du CNDP face au programme Amani.
Si vous vous posez la question en ces termes, vous n’avez pas compris
le projet qui porte ma réflexion. Je ne compte sur aucune solution
militaire dans la tragédie de l’Est du pays. Toute notre histoire montre
que les solutions militaires ont été illusoires, depuis la victoire de
Mobutu sur les rebelles de Gaston Soumialot et les mercenaires de Jean
Schgramm jusqu’à la conquête de notre pays par l’AFDL. A l’Est, la
guerre n’a jamais résolu les problèmes de fond qui sont liés aux fibres
intimes de notre histoire et s’enracinent dans une mémoire vitale
orageuse et chaotique. Dans la profondeur de nos drames humains et des
atavismes qu’ils provoquent, à un certain degré de trauma et de
meurtrissure vitale qui nos populations subissent depuis des décennies,
compter sur la violence de la guerre ne mène nulle part. La guerre a
parfois donné l’illusion que la violence pacificatrice et l’imposition
d’un ordre dictatorial sont une voie souhaitable, comme au temps de
Mobutu. Nous savons cependant tous et toutes que c’est de l’Est, une
région que Mobutu croyait avoir définitivement pacifiée, qu’est venue la
chute du dictateur, à partir de l’éblouissante mémoire d’un petit maquis
de résistance oublié quelque part à Fizi-Bora.
Il a suffi que cette mémoire soit réactivée et qu’un groupe d’hommes
décidés et déterminés se servent de Laurent-Désiré Kabila et de son
potentiel d’évocation révolutionnaire pour que tout s’embrase de nouveau
et que le Kivu se replonge dans la tragédie meurtrière, tout notre pays
avec lui. Aujourd’hui également, il n’est pas sûr que l’écrasement de la
rébellion par les armes conduira à une solution définitive des problèmes
de l’Est. En cherchant cette solution par la guerre, nous nous enfermons
dans le court terme. Et nous oublions que seul l’horizon du long terme
balisé par des initiatives de paix dans les cœurs et dans les esprits
peut conduire à bâtir un autre destin. Ce que la guerre n’a pas pu
réaliser jusqu’ici, je pense que la paix seule pourra l’accomplir, si
cette paix est fondée sur une politique de civilisation et d’humanité,
sur une politique du bonheur et du bien, sur une politique
d’intelligence, de responsabilité, de lucidité et de crédibilité, ces
piliers d’un développement durable que nous sommes appelés à construire
au lieu de tout détruire avec nos armes inutiles et vaines. C’est cette
politique que je nous souhaite de tout cœur devant les montagnes
majestueuses du Massissi et l’éclatante beauté du Lac Kivu, ce
patrimoine écologique qui nous appelle à la splendeur du bonheur et
l’éblouissante joie de vivre dans cette région des Grands Lacs qui est
notre paradis ancestral. Pourquoi ne comprenons-nous pas ici que la paix
négociée de manière crédible est plus féconde qu’une guerre menée dans
une barbarie sans bornes, qui anéantit notre destin commun et détruit
l’avenir de nos propres enfants?
Kä Mana
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