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EXCLUSIF - L'intégrale
du discours d'Obama en français

Était-ce un speech
historique, exceptionnel, comparable à celui de Kennedy en 1960 sur son
affiliation catholique ? Ou bien un rideau de fumée, un numéro rhétorique
d’illusionniste ?
Fascinés, les médias américains ont couvert en long,
en large et en travers le discours d’Obama sur la question raciale. Et beaucoup
d’Américains eux-mêmes l’ont scruté à la loupe : l’intégrale du discours était
hier le deuxième article le plus envoyé par e-mail sur le site du New York
Times.
« Nous le peuple, dans le but de former une
union plus parfaite. »
Il y a deux cent vingt et un ans, un groupe d'hommes s’est rassemblé dans une
salle qui existe toujours de l'autre côté de la rue, et avec ces simples mots,
lança l'aventure inouïe de la démocratie américaine.
Agriculteurs et savants, hommes politiques et patriotes qui avaient traversé
l’océan pour fuir la tyrannie et les persécutions, donnèrent enfin forme à leur
déclaration d’indépendance lors d’une convention qui siégea à Philadelphie
jusqu’au printemps 1787.
Ils finirent par signer le document rédigé, non encore achevé. Ce document
portait le stigmate du péché originel de l’esclavage, un problème qui divisait
les colonies et faillit faire échouer les travaux de la convention jusqu’à ce
que les pères fondateurs décident de permettre le trafic des esclaves pendant
encore au moins vingt ans, et de laisser aux générations futures le soin de
l’achever.
Bien sur, la réponse à la question de l’esclavage était déjà en germe dans notre
constitution, une constitution dont l’idéal de l’égalité des citoyens devant la
loi est le cœur, une constitution qui promettait à son peuple la liberté et la
justice, et une union qui pouvait et devait être perfectionnée au fil du temps.
Et pourtant des mots sur un parchemin ne suffirent ni à libérer les esclaves de
leurs chaînes, ni à donner aux hommes et aux femmes de toute couleur et de toute
croyance leurs pleins droits et devoirs de citoyens des Etats-Unis
Il fallait encore que, de génération en génération, les Américains s’engagent
—en luttant et protestant, dans la rue et dans les tribunaux, et en menant une
guerre civile et une campagne de désobéissance civile, toujours en prenant de
grands risques—, pour réduire l'écart entre la promesse de nos idéaux et la
réalité de leur temps.
C’est l’une des tâches que nous nous sommes fixées au début de cette campagne
—continuer la longue marche de ceux qui nous ont précédé, une marche pour une
Amérique plus juste, plus égale, plus libre, plus généreuse et plus prospère.
J’ai choisi de me présenter aux élections présidentielles à ce moment de
l’histoire parce que je crois profondément que nous ne pourrons résoudre les
problèmes de notre temps que si nous les résolvons ensemble, que nous ne
pourrons parfaire l’union que si nous comprenons que nous avons tous une
histoire différente mais que nous partageons de mêmes espoirs, que nous ne
sommes pas tous pareils et que nous ne venons pas du même endroit mais que nous
voulons aller dans la même direction, vers un avenir meilleur pour nos enfants
et petits-enfants.
Cette conviction me vient de ma foi inébranlable en la générosité et la dignité
du peuple Américain. Elle me vient aussi de ma propre histoire d'Américain. Je
suis le fils d'un noir du Kenya et d'une blanche du Kansas. J’ai été élevé par
un grand-père qui a survécu à la Dépression et qui s'est engagé dans l'armée de
Patton pendant la deuxième Guerre Mondiale, et une grand-mère blanche qui était
ouvrière à la chaîne dans une usine de bombardiers quand son mari était en
Europe.
J’ai fréquenté les meilleures écoles d'Amérique et vécu dans un des pays les
plus pauvres du monde. J’ai épousé une noire américaine qui porte en elle le
sang des esclaves et de leurs maîtres, un héritage que nous avons transmis à nos
deux chères filles.
J’ai des frères, des sœurs, des nièces, des neveux des oncles et des cousins, de
toute race et de toute teinte, dispersés sur trois continents, et tant que je
serai en vie, je n'oublierai jamais que mon histoire est inconcevable dans aucun
autre pays.
C’est une histoire qui ne fait pas de moi le candidat le plus plausible. Mais
c’est une histoire qui a gravé au plus profond de moi l’idée que cette nation
est plus que la somme de ses parties, que de plusieurs nous ne faisons qu’un.
Tout au long de cette première année de campagne, envers et contre tous les
pronostics, nous avons constaté à quel point les Américains avaient faim de ce
message d'unité.
Bien que l’on soit tenté de juger ma candidature sur des critères purement
raciaux, nous avons remporté des victoires impressionnantes dans les états les
plus blancs du pays. En Caroline du Sud, où flotte encore le drapeau des
Confédérés, nous avons construit une coalition puissante entre Afro-Américains
et Américains blancs.
Cela ne veut pas dire que l'appartenance raciale n'a joué aucun rôle dans la
campagne. A plusieurs reprises au cours de la campagne, des commentateurs m’ont
trouvé ou « trop noir » ou « pas assez noir ».
Nous avons vu surgir des tensions raciales dans la semaine qui a précédé les
primaires de la Caroline du Sud. Les médias ont épluché chaque résultat partiel,
à la recherche de tout indice de polarisation raciale, pas seulement entre noirs
et blancs mais aussi entre noirs et bruns.
Et pourtant ce n’est que ces deux dernières semaines que la question raciale est
devenue un facteur de division.
D’un côté on a laissé entendre que ma candidature était en quelque sorte un
exercice de discrimination positive, basé seulement sur le désir de libéraux [Ndt
: gens de gauche] candides d’acheter à bon marché la réconciliation raciale.
D’un autre côté on a entendu mon ancien pasteur, le Rev. Jeremiah Wright,
exprimer dans un langage incendiaire des opinions qui risquent non seulement de
creuser le fossé entre les races mais aussi de porter atteinte à ce qu’il y a de
grand et de bon dans notre pays. Voilà qui, à juste titre choque blancs et noirs
confondus.
J’ai déjà condamné sans équivoque aucune les déclarations si controversées du
Rev. Wright. Il reste des points qui en dérangent encore certains.
Est-ce que je savais qu’il pouvait à l’occasion dénoncer avec violence la
politique américaine intérieure et étrangère ? Bien sûr. M’est-il arrivé de
l’entendre dire des choses contestables quand j’étais dans son église ? Oui.
Est-ce que je partage toutes ses opinions politiques ? Non, bien au contraire !
Tout comme j’en suis sûr beaucoup d’entre vous entendent vos pasteurs, prêtres
ou rabbins proférer des opinions que vous êtes loin de partager.
Mais les déclarations à l’origine de ce récent tollé ne relevaient pas seulement
de la polémique. Elles n’étaient pas que l’indignation d’un leader spirituel
dénonçant les injustices ressenties.
Elles reflétaient plutôt une vue profondément erronée de ce pays —une vue qui
voit du racisme blanc partout, une vue qui met l'accent sur ce qui va mal en
Amérique plutôt que sur ce qui va bien. Une vue qui voit les racines des
conflits du Moyen-Orient essentiellement dans les actions de solides alliés
comme Israël, au lieu de les chercher dans les idéologies perverses et haineuses
de l'Islam radical.
Le Rev. Jeremiah Wright ne fait pas que se tromper, ses propos sèment la
discorde à un moment où nous devons trouver ensemble des solutions à nos énormes
problèmes : deux guerres, une menace terroriste, une économie défaillante, une
crise chronique du système de santé, un changement climatique aux conséquences
désastreuses. Ces problèmes ne sont ni noirs ni blancs, ni hispaniques ni
asiatiques mais ce sont des problèmes qui nous concernent tous.
Au vu de mon parcours, de mes choix politiques et des valeurs et idéaux auxquels
j’adhère, on dira que je ne suis pas allé assez loin dans ma condamnation. Et
d’abord pourquoi m’être associé avec le Rev. Jeremiah Wright, me demandera-t-on
? Pourquoi ne pas avoir changé d’église ?
J’avoue que si tout ce que je savais du Rev. Wright se résumait aux bribes de
sermons qui passent en boucle à la télévision et sur YouTube, ou si la Trinity
United Church of Christ ressemblait aux caricatures colportées par certains
commentateurs, j’aurais réagi de même.
Mais le fait est que ce n’est pas tout ce que je sais de cet homme. L’homme que
j’ai rencontré il y a plus de vingt ans est l’homme qui m’a éveillé à ma foi. Un
homme pour qui aimer son prochain, prendre soin des malades et venir en aide aux
miséreux est un devoir.
Voilà un homme qui a servi dans les Marines, qui a étudié et enseigné dans les
meilleures universités et séminaires et qui pendant plus de trente ans a été à
la tête d’une église, qui en se mettant au service de sa communauté accomplit
l’œuvre de Dieu sur terre : loger les sans-abris, assister les nécessiteux,
ouvrir des crèches, attribuer des bourses d’études, rendre visite aux
prisonniers, réconforter les séropositifs et les malades atteints du sida.
Dans mon livre, Les Rêves de mon père, je décris mes premières impressions de
l’église de la Trinity:
« L'assistance se mit à crier, à se lever, à taper des mains, et le vent
puissant de son souffle emportait la voix du révérend jusqu'aux chevrons (...).
Et dans ces simples notes — espoir ! — j’entendis autre chose. Au pied de cette
croix, à l'intérieur des milliers d'églises réparties dans cette ville, je vis
l'histoire de noirs ordinaires se fondre avec celles de David et Goliath, de
Moïse et Pharaon, des chrétiens jetés dans la fosse aux lions, du champ d’os
desséchés d’Ezékiel.
Ces histoires —de survie, de liberté, d’espoir— devenaient notre histoire, mon
histoire ; le sang qui avait été versé était notre sang, les larmes étaient nos
larmes. Cette église noire, en cette belle journée, était redevenue un navire
qui transportait l’histoire d’un peuple jusqu'aux générations futures et jusque
dans un monde plus grand.
Nos luttes et nos triomphes devenaient soudain uniques et universels, noirs et
plus que noirs. En faisant la chronique de notre voyage, les histoires et les
chants nous donnaient un moyen de revendiquer des souvenirs dont nous n'avions
pas à avoir honte (…), des souvenirs que tout le monde pouvait étudier et chérir
- et avec lesquels nous pouvions commencer à reconstruire. »
Telle a été ma première expérience à Trinity. Comme beaucoup d’églises
majoritairement noires, Trinity est un microcosme de la communauté noire : on y
voit le médecin et la mère assistée, l’étudiant modèle et le voyou repenti.
Comme toutes les autres églises noires, les services religieux de Trinity
résonnent de rires tapageurs et de plaisanteries truculentes. Et ça danse, ça
tape des mains, ça crie et ça hurle, ce qui peut paraître incongru à un nouveau
venu
L'église contient toute la tendresse et la cruauté, l’intelligence l’extrême et
l’ignorance crasse, les combats et les réussites, tout l'amour et, oui,
l'amertume et les préjugés qui sont la somme de l’expérience noire en Amérique.
Et cela explique sans doute mes rapports avec le Rev. Wright. Si imparfait
soit-il, je le considère comme un membre de ma famille. Il a raffermi ma foi,
célébré mon mariage et baptisé mes enfants.
Jamais dans mes conversations avec lui ne l’ai-je entendu parler d’un groupe
ethnique en termes péjoratifs, ou manquer de respect ou de courtoisie envers les
blancs avec qui il a affaire. Il porte en lui les contradictions — le bon et le
mauvais— de la communauté qu’il sert sans se ménager depuis tant d’années.
Je ne peux pas plus le renier que je ne peux renier la communauté noire, je ne
peux pas plus le renier que je ne peux renier ma grand-mère blanche, une femme
qui a fait tant de sacrifices pour moi, une femme qui m'aime plus que tout au
monde, mais aussi une femme qui m’avouait sa peur des noirs qu’elle croisait
dans la rue et que, plus d'une fois, j’ai entendu faire des remarques racistes
qui m'ont répugné.
Ces personnes sont une partie de moi. Et elles font partie de l’Amérique, ce
pays que j’aime.
D'aucuns verront ici une tentative de justifier ou d’excuser des propos tout à
fait inexcusables. Je peux vous assurer qu’il n’en est rien. Je suppose qu’il
serait plus prudent, politiquement, de continuer comme si de rien n'était, en
espérant que toute l’affaire sera vite oubliée.
Nous pourrions faire peu de cas du Rev. Wright, et ne voir en lui qu’un
excentrique ou un démagogue, tout comme certains l’ont fait dans le cas de
Geraldine Ferraro, l’accusant, à la suite de ses récentes déclarations, de
préjugé racial.
Mais je crois que ce pays, aujourd'hui, ne peut pas se permettre d'ignorer la
problématique de race. Nous commettrions la même erreur que le Rev. Wright dans
ses sermons offensants sur l'Amérique —en simplifiant, en recourant à des
stéréotypes et en accentuant les côtés négatifs au point de déformer la réalité.
Le fait est que les propos qui ont été tenus et les problèmes qui ont été
soulevés ces dernières semaines reflètent les aspects complexes du problème
racial que n’avons jamais vraiment explorés — une partie de notre union qui nous
reste encore à parfaire.
Et si nous abandonnons maintenant pour revenir tout simplement à nos positions
respectives, nous n'arriverons jamais à nous unir pour surmonter ensemble les
défis que sont l'assurance maladie, l'éducation ou la création d'emplois pour
chaque Américain.
Pour comprendre cet état de choses, il faut se rappeler comment on en est arrivé
là. Comme l’a écrit William Faulkner : « Le passé n’est pas mort et enterré. En
fait il n’est même pas passé. » Nul besoin ici de réciter l’histoire des
injustices raciales dans ce pays
Mais devons nous rappeler que si tant de disparités existent dans la communauté
afro-américaine d’aujourd’hui, c’est qu’elles proviennent en droite ligne des
inégalités transmises par la génération précédente qui a souffert de l'héritage
brutal de l'esclavage et de Jim Crow.
La ségrégation à l’école a produit et produit encore des écoles inférieures.
Cinquante ans après Brown vs. The Board of Education, rien n’a changé et la
qualité inférieure de l’éducation que dispensent ces écoles aide à expliquer les
écarts de réussite entre les étudiants blancs et noirs d’aujourd’hui.
La légalisation de la discrimination —des noirs qu’on empêchait, souvent par des
méthodes violentes, d'accéder a la propriété, des crédits que l’on accordait pas
aux entrepreneurs afro-américains, des propriétaires noirs qui n'avaient pas
droit aux prêts du FHA [Ndt : Federal Housing Administration, l’administration
fédérale en charge du logement], des noirs exclus des syndicats, des forces de
police ou des casernes de pompiers, a fait que les familles noires n’ont jamais
pu accumuler un capital conséquent à transmettre aux générations futures.
Cette histoire explique l’écart de fortune et de revenus entre noirs et blancs
et la concentration des poches de pauvreté qui persistent dans tant de
communautés urbaines et rurales d’aujourd’hui.
Le manque de débouchés parmi les noirs, la honte et la frustration de ne pouvoir
subvenir aux besoins de sa famille ont contribué a la désintégration des
familles noires —un problème que la politique d’aide sociale, pendant des
années, a peut-être aggravée. Le manque de service publics de base dans un si
grand nombre de quartiers noirs —des aires de jeux pour les enfants, des
patrouilles de police, le ramassage régulier des ordures et l'application des
codes d'urbanisme, tout cela a crée un cycle de violence, de gâchis et de
négligences qui continue de nous hanter.
C'est la réalité dans laquelle le Rev. Wright et d’autres Afro-Américains de sa
génération ont grandi. Ils sont devenus adultes à la fin des années 50 et au
début des années 60, époque ou la ségrégation était encore en vigueur et les
perspectives d'avenir systématiquement réduites.
Ce qui est extraordinaire, ce n’est pas de voir combien ont renoncé devant la
discrimination, mais plutôt combien ont réussi à surmonter les obstacles et
combien ont su ouvrir la voie à ceux qui, comme moi, allaient les suivre.
Mais pour tous ceux qui ont bataillé dur pour se tailler une part du Rêve
Américain, il y en a beaucoup qui n'y sont pas arrivés – ceux qui ont été
vaincus, d’une façon ou d’une autre, par la discrimination.
L’expérience de l'échec a été léguée aux générations futures : ces jeunes hommes
et, de plus en plus, ces jeunes femmes que l'on voit aux coins des rues ou au
fond des prisons, sans espoir ni perspective d'avenir. Même pour les noirs qui
s'en sont sortis, les questions de race et de racisme continuent de définir
fondamentalement leur vision du monde.
Pour les hommes et les femmes de la génération du Rev. Wright, la mémoire de
l’humiliation de la précarité et de la peur n’a pas disparu, pas plus que la
colère et l’amertume de ces années.
Cette colère ne s’exprime peut-être pas en public, devant des collègues blancs
ou des amis blancs. Mais elle trouve une voix chez le coiffeur ou autour de la
table familiale. Parfois cette colère est exploitée par les hommes politiques
pour gagner des voix en jouant la carte raciale, ou pour compenser leur propre
incompétence.
Et il lui arrive aussi de trouver une voix, le dimanche matin à l’église, du
haut de la chaire ou sur les bancs des fidèles. Le fait que tant de gens soient
surpris d’entendre cette colère dans certains sermons du Rev. Wright nous
rappelle le vieux truisme, à savoir que c’est à l’office du dimanche matin que
la ségrégation est la plus évidente.
Cette colère n’est pas toujours une arme efficace. En effet, bien trop souvent,
elle nous détourne de nos vrais problèmes, elle nous empêche de confronter notre
part de responsabilité dans notre condition, et elle empêche la communauté
afro-américaine de nouer les alliances indispensables à un changement véritable.
Mais cette colère est réelle, et elle est puissante, et de souhaiter qu’elle
disparaisse, de la condamner sans en comprendre les racines ne sert qu’à creuser
le fossé d’incompréhension qui existe entre les deux races.
Et de fait, il existe une colère similaire dans certaines parties de la
communauté blanche. La plupart des Américains de la classe ouvrière et de la
classe moyenne blanche n'ont pas l’impression d’avoir été spécialement favorisés
par leur appartenance raciale.
Leur expérience est l’expérience de l’immigrant —dans leur cas, ils n’ont hérité
de personne, ils sont partis de rien. Ils ont travaillé dur toute leur vie,
souvent pour voir leurs emplois délocalisés et leurs retraites partir en fumée.
Ils sont inquiets pour leur avenir, ils voient leurs rêves s’évanouir; à une
époque de stagnation des salaires et de concurrence mondiale, les chances de
s’en sortir deviennent comme un jeu de somme nulle où vos rêves se réalisent au
dépens des miens.
Alors, quand on leur dit que leurs enfants sont affectés à une école à l’autre
bout de la ville, quand on leur dit qu’un Afro-Américain qui décroche un bon job
ou une place dans une bonne faculté est favorisé à cause d’une injustice qu’ils
n’ont pas commise, quand on leur dit que leur peur de la délinquance dans les
quartiers est une forme de préjugé, la rancœur s'accumule au fil du temps.
Comme la colère au sein de la communauté noire qui ne s’exprime pas en public,
ces choses qui fâchent ne se disent pas non plus. Mais elles affectent le
paysage politique depuis au moins une génération.
C’est la colère envers la politique d’assistance de l’Etat-Providence et la
politique de discrimination positive qui ont donné naissance à la Coalition
Reagan. Les hommes politiques ont systématiquement exploité la peur de
l’insécurité à des fins électorales. Les présentateurs des talk-shows et les
analystes conservateurs se sont bâti des carrières en débusquant des accusations
de racisme bidon, tout en assimilant les débats légitimes sur les injustices et
les inégalités raciales à du politiquement correct ou du racisme a rebours.
Tout comme la colère noire s’est souvent avérée contre-productive, la rancœur
des blancs nous a aveuglés sur les véritables responsables de l’étranglement de
la classe moyenne —une culture d’entreprise où les délits d'initiés, les
pratiques comptables douteuses et la course aux gains rapides sont monnaie
courante ; une capitale sous l'emprise des lobbies et des groupes de pression,
une politique économique au service d'une minorité de privilégiés.
Et pourtant, souhaiter la disparition de cette rancœur des blancs, la qualifier
d’inappropriée, voire de raciste, sans reconnaître qu’elle peut avoir des causes
légitimes —voila aussi qui contribue à élargir la fracture raciale et faire en
sorte que l’on n'arrive pas à se comprendre.
Voilà où nous en sommes actuellement : incapables depuis des années de nous
extirper de l'impasse raciale. Contrairement aux dires de certains de mes
critiques, blancs ou noirs, je n'ai jamais eu la naïveté de croire que nous
pourrions régler nos différends raciaux en l'espace de quatre ans ou avec une
seule candidature, qui plus est une candidature aussi imparfaite que la mienne.
Mais j’ai affirmé ma conviction profonde—une conviction ancrée dans ma foi en
Dieu et ma foi dans le peuple américain—qu’en travaillant ensemble nous
arriverons à panser nos vieilles blessures raciales et qu’en fait nous n’avons
plus le choix si nous voulons continuer d’avancer dans la voie d’une union plus
parfaite.
Pour la communauté afro-américaine, cela veut dire accepter le fardeau de notre
passé sans en devenir les victimes, cela veut dire continuer d’exiger une vraie
justice dans tous les aspects de la vie américaine. Mais cela veut aussi dire
associer nos propres revendications –meilleure assurance maladie, meilleures
écoles, meilleurs emplois—aux aspirations de tous les Américains, qu’il s’agisse
de la blanche qui a du mal à briser le plafond de verre dans l’échelle
hiérarchique, du blanc qui a été licencié ou de l'immigrant qui s’efforce de
nourrir sa famille.
Cela veut dire aussi assumer pleinement nos responsabilités dans la vie — en
exigeant davantage de nos pères, en passant plus de temps avec nos enfants, en
leur faisant la lecture, en leur apprenant que même s'ils sont en butte aux
difficultés et à la discrimination, ils ne doivent jamais succomber au désespoir
et au cynisme : ils doivent toujours croire qu’ils peuvent être maîtres de leur
destinée.
L’ironie, c’est que cette notion si fondamentalement américaine –et, oui,
conservatrice—de l’effort personnel, on la retrouve souvent dans les sermons du
Rev. Wright. Mais ce que mon ancien pasteur n’a pas compris, c’est qu’on ne peut
pas chercher à s’aider soi-même sans aussi croire que la société peut changer.
L’erreur profonde du Rev. Wright n’est pas d’avoir parlé du racisme dans notre
société. C’est d’en avoir parlé comme si rien n'avait changé, comme si nous
n'avions pas accompli de progrès, comme si ce pays —un pays ou un noir peut être
candidat au poste suprême et construire une coalition de blancs et de noirs,
d'hispaniques et d'asiatiques, de riches et de pauvres, de jeunes et de
vieux—était encore prisonnier de son passé tragique. Mais ce que nous savons –
ce que nous avons vu—c’est que l’Amérique peut changer. C’est là le vrai génie
de cette nation. Ce que nous avons déjà accompli nous donne de l’espoir
—l’audace d’espérer —pour ce que nous pouvons et devons accomplir demain.
Pour ce qui est de la communauté blanche, la voie vers une union plus parfaite
suppose de reconnaître que ce qui fait souffrir la communauté afro-américaine
n’est pas le produit de l’imagination des noirs ; que l’héritage de la
discrimination —et les épisodes actuels de discrimination, quoique moins
manifestes que par le passé- sont bien réels et doivent être combattus.
Non seulement par les mots, mais par les actes —en investissant dans nos écoles
et nos communautés ; en faisant respecter les droits civils et en garantissant
une justice pénale plus équitable ; en donnant à cette génération les moyens de
s'en sortir, ce qui faisait défaut aux générations précédentes.
Il faut que tous les Américains comprennent que vos rêves ne se réalisent pas
forcément au détriment des miens ; qu'investir dans la santé, les programmes
sociaux et l'éducation des enfants noirs, bruns et blancs contribuera à la
prospérité de tous les Américains.
En fin de compte, ce que l’on attend de nous, ce n’est ni plus ni moins ce que
toutes les grandes religions du monde exigent —que nous nous conduisions envers
les autres comme nous aimerions qu’ils se conduisent envers nous. Soyons le
gardien de notre frère, nous disent les Ecritures. Soyons le gardien de notre
sœur. Trouvons ensemble cet enjeu commun qui nous soude les uns aux autres, et
que notre politique reflète aussi l'esprit de ce projet.
Car nous avons un choix à faire dans ce pays. Nous pouvons accepter une
politique qui engendre les divisions intercommunautaires, les conflits et le
cynisme. Nous pouvons aborder le problème racial en voyeurs —comme pendant le
procès d’O.J. Simpson —, sous un angle tragique – comme nous l’avons fait après
Katrina – ou encore comme nourriture pour les journaux télévisés du soir. Nous
pouvons exploiter la moindre bavure dans le camp d’Hillary comme preuve qu’elle
joue la carte raciale, ou nous pouvons nous demander si les électeurs blancs
voteront en masse pour John McCain en novembre, quel que soit son programme
politique.
Oui, nous pouvons faire cela.
Mais dans ce cas, je vous garantis qu’aux prochaines élections nous trouverons
un autre sujet de distraction. Et puis un autre. Et puis encore un autre. Et
rien ne changera.
C’est une possibilité. Ou bien, maintenant, dans cette campagne, nous pouvons
dire ensemble : « Cette fois, non ». Cette fois nous voulons parler des écoles
délabrées qui dérobent leur avenir à nos enfants, les enfants noirs, les enfants
blancs, les enfants asiatiques, les enfants hispaniques et les enfants
amérindiens.
Cette fois nous ne voulons plus du cynisme qui nous répète que ces gosses sont
incapables d'apprendre, que ces gosses qui nous ne ressemblent pas sont les
problèmes de quelqu'un d'autre. Les enfants de l’Amérique ne sont pas ces
gosses-là, mais ces gosses-là sont pourtant bien nos enfants, et nous ne
tolérerons pas qu’ils soient laissés pour compte dans la société du
vingt-et-unième siècle. Pas cette fois.
Cette fois nous voulons parler des files d’attente aux urgences peuplées de
blancs, de noirs et d’hispaniques qui n’ont pas d’assurance santé, qui ne
peuvent seuls s’attaquer aux groupes de pression mais qui pourront le faire si
nous nous y mettons tous.
Cette fois nous voulons parler des usines qui ont fermé leurs portes et qui ont
longtemps fait vivre honnêtement des hommes et des femmes de toute race, nous
voulons parler de ces maisons qui sont maintenant à vendre et qui autrefois
étaient les foyers d'Américains de toute religion, de toute région et de toute
profession.
Cette fois nous voulons parler du fait que le vrai problème n’est pas que
quelqu’un qui ne vous ressemble pas puisse vous prendre votre boulot, c’est que
l’entreprise pour laquelle vous travaillez va délocaliser dans le seul but de
faire du profit.
Cette fois, nous voulons parler des hommes et des femmes de toute couleur et de
toute croyance qui servent ensemble, qui combattent ensemble et qui versent
ensemble leur sang sous le même fier drapeau. Nous voulons parler du moyen de
les ramener à la maison, venant d’une guerre qui n’aurait jamais dû être
autorisée et qui n’aurait jamais dû avoir lieu, et nous voulons parler de la
façon de montrer notre patriotisme en prenant soin d’eux et de leurs familles et
en leur versant les allocations auxquelles ils ont droit.
Je ne me présenterais pas à l’élection présidentielle si je ne croyais pas du
fond du cœur que c'est ce que veut l'immense majorité des Américains pour ce
pays. Cette union ne sera peut-être jamais parfaite mais, génération après
génération, elle a montré qu’elle pouvait se parfaire.
Et aujourd'hui, chaque fois que je me sens sceptique ou cynique quant à cette
possibilité, ce qui me redonne le plus d’espoir est la génération à venir —ces
jeunes dont les attitudes, les croyances et le sincère désir de changement sont
déjà, dans cette élection, rentrés dans l’Histoire.
Il y a une histoire que j’aimerais partager avec vous aujourd’hui, une histoire
que j’ai eu l’honneur de raconter lors de la commémoration de la naissance de
Martin Luther King, dans sa paroisse, Ebenezer Baptist, à Atlanta.
Il y a une jeune blanche de 23 ans, du nom d’Ashley Baia, qui travaillait pour
notre campagne à Florence, en Caroline du Sud. Depuis le début, elle a été
chargée de mobiliser une communauté à majorité afro-américaine. Et un jour elle
s’est trouvée à une table ronde où chacun, tour à tour, racontait son histoire
et disait pourquoi il était là.
Et Ashley a dit que quand elle avait 9 ans sa maman a eu un cancer, et parce
qu’elle avait manqué plusieurs jours de travail elle a été licenciée et a perdu
son assurance maladie. Elle a dû se mettre en faillite personnelle et c’est là
qu’Ashley s’est décidée à faire quelque chose pour aider sa maman.
Elle savait que ce qui coûtait le plus cher c’était d’acheter à manger, et donc
Ashley a convaincu sa mère ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était des
sandwichs moutarde-cornichons. Parce que c'était ce qu’il y avait de moins cher.
C'est ce qu’elle a mangé pendant un an, jusqu'à ce que sa maman aille mieux. Et
elle a dit à tout le monde, à la table ronde, qu’elle s’était engagée dans la
campagne pour aider les milliers d’autres enfants du pays qui eux aussi veulent
et doivent aider leurs parents.
Ashley aurait pu agir différemment. Quelqu’un lui a peut être dit a un moment
donné que la cause des ennuis de sa mère c’était soit les noirs qui, trop
paresseux pour travailler, vivaient des allocations sociales, soit les
hispaniques qui entraient clandestinement dans le pays. Mais ce n’est pas ce
qu’elle a fait. Elle a cherché des alliés avec qui combattre l’injustice.
Bref, Ashley termine son histoire et demande a chacun pourquoi il s'est engagé
dans la campagne. Ils ont tous des histoires et des raisons différentes. Il y en
a beaucoup qui soulèvent un problème précis. Et pour finir, c’est le tour de ce
vieillard noir qui n’a encore rien dit.
Et Ashley lui demande pourquoi il est là. Il ne soulève aucun point en
particulier. Il ne parle ni de l’assurance maladie ni de l’économie. Il ne parle
ni d’éducation ni de guerre. Il ne dit pas qu’il est venu à cause de Barack
Obama. Il dit simplement : « Je suis ici à cause d’Ashley. »
« Je suis ici à cause d’Ashley ». A lui seul, ce déclic entre la jeune fille
blanche et le vieillard noir ne suffit pas. Il ne suffit pas pour donner une
assurance santé aux malades, du travail à ceux qui n’en n’ont pas et une
éducation à nos enfants.
Mais c’est par là que nous démarrons. Par là que notre union se renforce. Et
comme tant de générations l’ont compris tout au long des deux cent vingt et une
années écoulées depuis que des patriotes ont signé ce document a Philadelphie,
c’est par là que commence le travail de perfection. »
Traduction de Didier Rousseau et de Françoise Simon
Ammon & Rousseau Translations, New York
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Le Roi Leopold II - Genocide au Congo
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